En bref
Les PME industrielles orientées vers l'exportation peuvent profiter de normes harmonisées, de procédures d'autorisation simplifiées et de moins d'obstacles au commerce. Un examen approfondi montre toutefois que les accords n'agissent pas uniformément, mais de manière sélective : les entreprises ancrées localement, plus petites et administrativement plus faibles se retrouvent sous pression. Le point décisif ne réside pas dans quelques interventions spectaculaires, mais dans un déplacement structurel à long terme passant par la réglementation, l'intégration au marché, la numérisation et les obligations de preuve. En complément, ce chapitre documente la réponse de Carl Baudenbacher à la consultation, qui examine le cœur institutionnel du paquet : l'articulation entre la Commission européenne, le « tribunal arbitral » et la CJUE.
De quoi il s'agit
Le débat sur les nouveaux accords-cadres avec l'UE est souvent mené de façon très simplifiée. On met fréquemment en avant le fait que les entreprises suisses pourraient profiter d'un accès plus stable au marché intérieur de l'UE. Pour de nombreuses entreprises exportatrices, c'est effectivement le cas — en particulier pour les PME industrielles actives dans la construction de machines, la technique de précision, la technologie médicale ou la production alimentaire spécialisée. La libre circulation des personnes facilite en outre, dans certaines branches, le recrutement de personnel qualifié dont le besoin est urgent.
Un examen approfondi montre toutefois que les effets sont nettement plus complexes. Tandis que les entreprises internationalisées et solides sur le plan réglementaire peuvent en tirer des avantages, les exploitations ancrées localement, plus petites et administrativement plus faibles subissent une pression croissante. Ce déplacement structurel s'opère insensiblement, par la réglementation, l'intégration au marché, la numérisation, les obligations de preuve et les processus d'adaptation administrative.
De la PME locale à l'entreprise « compatible avec l'Europe »
Le modèle traditionnel de la PME suisse repose largement sur
- un ancrage régional
- des solutions pragmatiques
- une faible charge administrative
- la responsabilité directe de l'entrepreneuse ou de l'entrepreneur
- une grande flexibilité
Avec une intégration plus forte dans des systèmes de réglementation et de contrôle proches de l'UE, ce modèle se déplace vers
- des procédures standardisées
- des normes compatibles avec l'UE
- des systèmes numériques de contrôle et de preuve
- des certifications
- une documentation abondante
- des chaînes d’approvisionnement internationalisées
En profitent avant tout les entreprises qui
- disposent de leurs propres services juridiques ou de conformité
- peuvent répartir les coûts réglementaires sur de plus grands volumes de production
- sont actives à l’international
- disposent de capacités informatiques et administratives
Les petites entreprises artisanales ne disposent souvent pas de ces ressources.
Le véritable défi : la densification réglementaire
La bureaucratie ne consiste aujourd'hui plus tellement en formulaires ou autorisations classiques. Elle naît d'obligations de documentation et de preuve, de systèmes de contrôle numériques, de la traçabilité, du management de la qualité, de certifications, d'obligations en matière de protection des données et d'annonce, de réglementations des plateformes, d'audits et d'exigences de conformité.
Chaque prescription prise isolément paraît judicieuse et techniquement justifiable. L'effet d'ensemble naît toutefois de leur cumul — et c'est précisément là que réside l'effet économique décisif.
Alors que les grandes entreprises maîtrisent ces exigences avec des services spécialisés, dans la PME classique c'est souvent la ou le propriétaire qui doit
- tenir des documentations supplémentaires
- introduire de nouveaux logiciels
- payer des conseillers externes
- remplir des obligations de contrôle et d'archivage
Une part croissante du temps de travail ne va plus aux clients, à la production ou à l'innovation, mais à l'administration et à la sécurisation réglementaire.
La réglementation agit de manière asymétrique
Les effets de la densification réglementaire touchent structurellement plus fortement les petites entreprises que les grandes. Une nouvelle prescription n'occasionne souvent qu'un faible surcoût pour un grand groupe, alors qu'elle mobilise une part considérable de la capacité de direction d'une petite exploitation.
Pourraient être particulièrement concernés :
- les producteurs de denrées alimentaires
- les petites exploitations agricoles
- les entreprises artisanales et de construction
- les petites unités de production
- les drogueries produisant elles-mêmes leurs préparations
- les manufactures de cosmétiques
- les PME proches du domaine de la santé
Dans les domaines alimentaire et sanitaire en particulier apparaissent de plus en plus
- des réseaux de contrôle
- des systèmes de traçabilité
- des réglementations sur les données et les plateformes
- des obligations de preuve techniques
Concentration du pouvoir économique
Un effet à long terme de la complexité réglementaire croissante est que les grandes entreprises disposant de capitaux sont structurellement avantagées. Elles peuvent
- mieux répartir les coûts de conformité
- mettre en place des systèmes informatiques centralisés
- employer des spécialistes de la réglementation
- profiter d'effets d'échelle
Il en résulte insensiblement une concentration économique en faveur
- des grands réseaux
- des plateformes
- des systèmes de production standardisés
- des fournisseurs internationaux
Les critiques parlent dès lors moins d'un « marché qui dévore les petits » que d'une « complexité réglementaire qui dévore les petits ».
Le poids des PME
Les petites et moyennes entreprises représentent en Suisse plus de 99 pour cent des entreprises et fournissent environ deux tiers des emplois. La question n'est donc pas secondaire.1
Appréciation synoptique pour les PME
| Domaine | Bénéfice possible | Charge possible | Appréciation réaliste |
|---|---|---|---|
| ARM / obstacles techniques au commerce | Les PME exportatrices économisent doubles contrôles, certifications et temps. Particulièrement important pour la construction de machines, la technologie médicale et l'industrie de précision. | Lien plus étroit avec les normes de l'UE, coûts d'adaptation continus ; les petites entreprises ont moins de ressources de conformité. | Clairement utile pour les PME industrielles exportatrices, peu pertinent pour les PME purement locales. Swiss Medtech rappelle que la branche doit, depuis 2021, remplir les exigences applicables aux États tiers faute d'actualisation de l'ARM.2 |
| Libre circulation des personnes | Accès au personnel qualifié ; important pour les soins, la construction, la restauration, l'industrie, l'informatique et l'artisanat. | Immigration accrue, coûts du logement, charge sur les infrastructures et pression salariale dans certaines branches ; les petites entreprises se concurrencent davantage pour le personnel. | Souvent utile à court terme, ambivalent à long terme. L'Union suisse des arts et métiers souligne la pénurie de main-d'œuvre qualifiée des PME, mais les effets secondaires macroéconomiques les touchent également.3 |
| Agriculture et denrées alimentaires | Producteurs, transformateurs et exportateurs profitent d'un accès simplifié et de contrôles harmonisés. | Davantage de liens avec les règles de l'UE, obligations de déclaration, de contrôle et d'exécution ; les petits producteurs sont plus lourdement touchés que les grandes exploitations. | Positif pour les exploitations plus grandes et tournées vers l’exportation, mitigé à risqué pour les petits producteurs régionaux. |
| Accord sur l'électricité | Approvisionnement potentiellement plus stable et commerce d'électricité plus efficace ; les PME énergivores pourraient en profiter indirectement. | L'ouverture du marché, le droit des aides d'État et la logique européenne des prix peuvent accroître les risques de coûts et de planification ; la politique énergétique locale est davantage intégrée. | Bénéfice réparti de manière incertaine. Les grands consommateurs profitent plutôt, les petites entreprises artisanales portent les risques de prix et de réglementation. |
| Recherche et programmes de l'UE | Les PME innovantes et les start-up obtiennent l'accès à des programmes d'encouragement, à des réseaux et à du capital-participation. | Seule une petite partie des PME est suffisamment proche de la recherche pour en profiter directement ; le dépôt des demandes est exigeant. | Très positif pour les PME de haute technologie, peu pertinent pour l'artisanat local classique. Switzerland Global Enterprise met en avant les PME et les start-up comme bénéficiaires possibles.4 |
| Santé | La technologie médicale, les fournisseurs de la pharma, le diagnostic et les prestataires de santé numérique peuvent en profiter. | La réglementation sanitaire et de crise peut créer des obligations de rapport supplémentaires ainsi que des exigences en matière de données et de conformité. | Dépend de la branche : utile pour les PME du domaine de la santé, peu direct pour les autres, mais pertinent indirectement sur le plan réglementaire. |
| Transport aérien et terrestre | La logistique, l'exportation, le tourisme et les entreprises de transport profitent de meilleures conditions-cadres. | Davantage de concurrence, lien avec les règles de l'UE, pression sur les prestataires plus petits. | Utile pour les PME actives à l’international, ambivalent pour les prestataires locaux. |
| Contribution suisse / cohésion | Indirectement, de meilleures relations avec l'UE. | Charge financière sans bénéfice direct pour les PME. | Guère mesurable comme directement positif pour les PME. |
Le point décisif
L'accord-cadre avec l'UE agit de manière sélective sur les PME. Les gagnants sont plutôt les PME industrielles exportatrices, la technologie médicale, la technique de précision, les start-up proches de la recherche, les exportateurs de denrées alimentaires, les entreprises de logistique et celles qui ont besoin de personnel qualifié européen.
Sont en revanche davantage sollicités le petit commerce intérieur, les entreprises artisanales, les producteurs alimentaires locaux, les petites exploitations agricoles, les entreprises disposant de peu de capacité administrative et les sociétés actives dans des secteurs fortement réglementés.
Sont favorisées plutôt les PME de plus grande taille déjà intégrées à l'échelle européenne, tournées vers l'exportation, capables de croître et solides en matière de conformité. Sont plutôt pénalisées celles qui travaillent de manière locale, en petites unités, avec une forte intensité de personnel et une sensibilité élevée à la réglementation.
Le bénéfice est concentré, les coûts indirects se répartissent plus largement. Le changement n'est pas soudain : il s'opère insensiblement sur dix à vingt ans.
Comment le déplacement structurel se manifeste
Autrefois, une PME suisse pouvait souvent travailler à l'échelle régionale, produire selon des normes suisses, employer de la main-d'œuvre locale et fonctionner avec une administration relativement simple. Avec une intégration européenne plus forte, cela se déplace vers des normes compatibles avec l'UE, des systèmes numériques de preuve et de contrôle, une documentation abondante, des certifications, des chaînes d'approvisionnement transfrontalières et une pression concurrentielle internationale.
La réglementation agit à cet égard de manière asymétrique : une nouvelle règle coûte peut-être 0,2 pour cent de charge supplémentaire à un grand groupe, mais environ 10 pour cent de la capacité de direction d'une petite entreprise.
Exemple du domaine alimentaire — nouvelles obligations de déclaration, traçabilité, systèmes de contrôle numériques, obligations liées aux plateformes et certifications : un grand groupe les intègre relativement facilement. Atteignent en revanche leurs limites
- les petits producteurs de fromage
- les transformateurs à la ferme
- les fabricants de cosmétiques naturels
- les vendeurs bio en direct
Autrefois, de nombreuses petites imprimeries, boucheries, entreprises alimentaires, exploitations artisanales et sociétés familiales marquaient le paysage. La tendance va aujourd'hui vers
- les chaînes
- l'économie de plateforme
- la logistique centralisée
- les chaînes d'approvisionnement internationales
- les processus de production standardisés
Les Bilatérales III ne sont pas à elles seules la cause de cette évolution — mais elles peuvent l'accélérer.
Libre circulation des personnes et économie de la conformité
La libre circulation des personnes aide de nombreuses PME face à la pénurie de main-d'œuvre qualifiée. Les gagnants sont plutôt les entreprises de plus grande taille, celles qui recrutent à l'international et les branches en forte croissance. Dans le même temps naissent des charges : hausse du prix du sol, coûts du logement, concurrence pour les infrastructures, pression salariale dans certaines branches et coûts fixes plus élevés. Cela touche plus durement les petites entreprises.
S'y ajoute un facteur invisible : plus la réglementation est dense, plus se développent juristes, organismes de certification, auditeurs, systèmes de contrôle, structures numériques de surveillance et obligations de rapport. Une part de l'énergie économique du pays va toujours davantage à l'administration, aux preuves, au contrôle et à la couverture des risques. Les grandes entreprises peuvent l'internaliser ; les PME doivent payer des conseillers externes, monter une administration supplémentaire, acquérir des logiciels et documenter leurs processus.
De la subsidiarité à l'intégration systémique
La forme suisse traditionnelle repose fortement sur
- la commune
- le canton
- des solutions locales
- la démocratie directe
- des voies particulières pragmatiques
La logique du marché intérieur de l'UE repose davantage sur
- l'harmonisation
- la standardisation
- l'unification du droit
- des systèmes compatibles au niveau central
Le déplacement structurel n'est donc pas seulement économique : il est aussi institutionnel, culturel et social.
Pourquoi cela est souvent sous-estimé politiquement
C'est précisément pourquoi les critiques parlent de bureaucratisation rampante, de densification réglementaire et d'intégration administrative.
- parce qu'aucune règle isolée ne produit d'effet dramatique
- parce que chaque règle paraît justifiable en elle-même
- parce que l'effet d'ensemble n'apparaît que de manière cumulative
Appréciation générale condensée
Le véritable effet économique de l'accord-cadre avec l'UE sur les PME suisses réside probablement moins dans quelques interventions spectaculaires que dans la densification progressive des obligations de réglementation, de documentation et de contrôle. Celles-ci touchent structurellement plus fortement les petites et moyennes entreprises que les grands groupes, parce qu'elles disposent de moins de ressources administratives.
La question n'est donc pas seulement de savoir si les PME suisses obtiennent l'accès au marché de l'UE, mais quel type de PME restera durablement viable dans un espace économique européen toujours plus harmonisé.
Ce n'est pas la règle européenne isolée qui modifie de manière décisive le modèle suisse de PME, mais l'effet cumulatif de milliers de petites adaptations.
Conclusion personnelle de l'auteur
- L'accord-cadre avec l'UE facilite l'existence économique des grandes entreprises exportatrices par la suppression d'obstacles techniques au commerce — notamment dans la pharma, la technologie médicale et le secteur bancaire.
- Sur les dix plus grands groupes suisses, huit sont dirigés par des directions étrangères. La question reste de savoir jusqu'où va leur attachement à la Suisse.5
- Ce sont surtout les grands groupes et les PME de plus grande taille qui profitent de la libre circulation des personnes.
- Pour la grande majorité des PME — sur quelque 624 000 entreprises, environ 600 000 comptent jusqu'à cent collaboratrices et collaborateurs —, l'accord déclenche en revanche un processus d'éviction rampant.
- Les administrations de la Confédération, des cantons et des communes gagneront en effectifs et en importance. Il en résulte un déplacement continu du pouvoir vers l'administration fédérale — très probablement assorti de hausses d'impôts sous une forme ou une autre.
- La souveraineté suisse perd continuellement de son importance du fait de la reprise dynamique du droit ; la démocratie directe s’érode.
- Pour les PME, le défi réside moins dans quelques modifications législatives que dans l'intégration progressive à un vaste espace réglementaire européen en développement dynamique. La charge naît moins de la lecture des prescriptions que de leur imbrication dans des certifications, des systèmes de preuve numériques, des chaînes d'approvisionnement, des règles de plateformes et des processus administratifs.
Comment chaque citoyenne et chaque citoyen peut-il aborder ce défi ?
- Ne pas craindre l'avenir
- Du courage
- La disposition à résister
- Le souverain peut décider s'il consent à une telle perte de pouvoir.
Je ne signe aucun contrat que je n'ai pas compris.
Une prise de position issue de la consultation
Le 22 septembre 2025, le professeur Carl Baudenbacher, docteur en droit et docteur h. c. en sciences économiques, a déposé auprès du Conseil fédéral une prise de position dans le cadre de la consultation sur le paquet d'accords Suisse–UE. Elle est publiée ici avec son accord exprès.6
Carl Baudenbacher a été juge à la Cour AELE de 1995 à 2017 et président de celle-ci de 2003 à 2017, professeur ordinaire à l'Université de Saint-Gall de 1987 à 2013, et il est depuis 2020 visiting professor à la London School of Economics. En 2010, il a conseillé le Conseil fédéral sur les questions d'accord-cadre ; en 2019 et 2024, il a été expert auprès de la Commission de l'économie et des redevances du Conseil national sur le même objet.6
Sa contribution ne porte pas sur les effets économiques particuliers, mais sur le cœur institutionnel du paquet — et donc sur la solidité des informations sur la base desquelles le peuple et les cantons décideront. Son constat sur le rapport explicatif de la Confédération est sévère : la présentation des solutions institutionnelles déterminantes ne répondrait pas aux standards académiques ; sur les questions controversées, le rapport aurait le caractère d'un écrit de propagande.6
Le reproche central : pas de système « à deux piliers »
Depuis 2013, la Confédération présente le futur système comme un modèle « à deux piliers » dans lequel la Suisse et l'UE se surveilleraient elles-mêmes et surveilleraient en même temps l'autre partie. Carl Baudenbacher tient cette thèse pour insoutenable : l'UE aurait rejeté dès 2012 un pilier suisse, proposé par Berne, composé d'une autorité nationale et du Tribunal fédéral. Le président de la Commission José Manuel Barroso aurait alors retenu par écrit qu'aucun pays participant au marché intérieur ne peut se surveiller lui-même.6
Dans les traités sectoriels de marché intérieur prévus, il n'existerait donc qu'un seul pilier : le pilier de l'UE. La Commission européenne pourrait engager unilatéralement une procédure de règlement des différends, c'est-à-dire sans l'accord de la Suisse ; pour le droit de l'UE et le droit conventionnel de contenu identique, le monopole d'interprétation appartiendrait à la CJUE. Un véritable système à deux piliers existerait en revanche dans l'Espace économique européen — avec l'Autorité de surveillance AELE indépendante et la Cour AELE.6
Avec la thèse du modèle à deux piliers, reproche-t-il, le débat sur le rôle de la Commission européenne dans le règlement des différends n'a jamais été mené.
Ce que « tribunal arbitral » signifie dans ce dispositif
Formellement, c'est un tribunal arbitral composé de manière paritaire qui décide. Carl Baudenbacher objecte que sa caractéristique décisive est l'obligation juridique de saisir la CJUE lorsqu'il s'agit de droit de l'UE ou de droit conventionnel de contenu identique, et de suivre son arrêt d'interprétation. Un véritable tribunal arbitral ne connaîtrait pas cela ; le verbe « associer » masquerait cette obligation. Comme la CJUE est la juridiction de la partie adverse, la parité ferait précisément défaut.6
L'affirmation selon laquelle le tribunal arbitral déciderait lui-même de saisir la CJUE serait également trop courte. Le rapport explicatif omettrait le concept d'autonomie du droit de l'Union, dont découle le monopole d'interprétation de la CJUE, de même que le principe codifié à l'article 111 de l'accord EEE selon lequel un tribunal arbitral ne peut pas statuer sur du droit conventionnel de contenu identique au droit de l'UE. Le fait que le Tribunal fédéral soit exclu de la procédure ne serait pas exposé, mais éludé par la remarque que les accords de marché intérieur ne reposent pas sur le droit suisse.6
La phrase selon laquelle la CJUE ne pourrait pas intervenir d'elle-même dans une procédure arbitrale serait en outre trompeuse. Carl Baudenbacher renvoie aux affaires C-270/80 Polydor, C-72/09 Rimbaud et C-897/19 PPU I.N., dans lesquelles la CJUE a placé des États tiers dans une situation moins favorable que les États de l'UE ou a subordonné l'invocation de libertés fondamentales à un accord supplémentaire. Les occasions d'imposer son point de vue en dehors même de la procédure de règlement des différends ne lui manqueraient pas.6
D'où vient ce modèle
Selon Carl Baudenbacher, le mécanisme provient des accords d'association de l'UE avec l'Arménie, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine. Il a été repris dans l'accord de retrait temporaire UE–Royaume-Uni, et l'UE voudrait le rendre attrayant pour les États d'Afrique du Nord. Le modèle porterait des traits post-coloniaux manifestes et présenterait des similitudes avec les « unequal treaties » que les puissances impérialistes imposèrent à la Chine et au Japon au XIXe siècle. Le rapport explicatif ne contiendrait aucune indication sur cette origine.6
L'interposition du tribunal arbitral entre la Commission et la CJUE serait née à l'automne 2017 — après que des responsables politiques suisses de premier plan eurent conclu que le modèle initialement prévu, avec la Commission et la CJUE, n'aurait aucune chance en votation référendaire.6
Carl Baudenbacher relève qu'il ne connaît aucun expert étranger indépendant partageant la thèse de l'autonomie de ce tribunal arbitral. Des commentateurs étrangers l'auraient notamment qualifié de
- « feuille de vigne »
- « boîte aux lettres » et « tampon encreur »
- « cheval de Troie avec la CJUE dans le ventre »
- « extension extraterritoriale de la compétence de la CJUE »
Que l'UE ait accepté ce modèle alors qu'elle dispose depuis 1999, dans le transport aérien, d'une compétence directe de ses propres organes, Carl Baudenbacher y voit la preuve que le tribunal arbitral n'est qu'un camouflage.
« Pertinent », « nécessaire » — et la majorité des cantons
La Confédération souligne que la CJUE ne doit être associée que dans la mesure où cela est pertinent et nécessaire au règlement du différend. Carl Baudenbacher considère la pertinence comme donnée chaque fois qu'il s'agit d'interpréter du droit de l'UE ou du droit conventionnel de contenu identique. La jurisprudence « acte clair » invoquée par la Confédération (aff. C-283/81 CILFIT) ne conviendrait pas : la CJUE l'a développée en 1982 pour les juridictions nationales suprêmes, et un tribunal arbitral ad hoc sans greffe propre ne serait pratiquement pas en mesure de satisfaire à ses exigences étroites.6
En se fondant sur l'idée que tout dépend de l'« avis » du tribunal arbitral, le Conseil fédéral entend exclure la majorité des cantons. Carl Baudenbacher tient ce fondement pour erroné et demande que le Parlement modifie cette décision : avec la compétence des organes de la partie adverse, l'atteinte à la structure interne de la Suisse pèserait plus lourd que dans le cas de l'EEE — où le Conseil fédéral avait présupposé la majorité des cantons. Vouloir aujourd'hui l'écarter serait une manipulation politiquement motivée au détriment des cantons.6
Pourquoi cela compte pour ce chapitre
La conclusion de Carl Baudenbacher n'est ni un oui ni un non au paquet, mais une exigence relative à la procédure : on peut vouloir ce dispositif comme un premier pas vers l'adhésion à l'UE — mais la Confédération doit informer de manière véridique, objective et factuelle, afin que la formation de la volonté du peuple et des cantons ne soit pas faussée. Des affirmations inexactes ou à demi vraies, l'omission d'informations nécessaires et la citation sélective de la doctrine et de la jurisprudence ne seraient pas compatibles avec l'article 34 de la Constitution fédérale.6
Pour les effets généraux sur la Suisse, cela signifie qu'à côté du déplacement structurel de l'économie que ce chapitre décrit pour les PME se pose une question institutionnelle : qui décidera à l'avenir des règles sous lesquelles ces entreprises travaillent, et les bases de cette décision sont-elles entièrement sur la table ?
La prise de position est disponible en téléchargement dans son texte intégral (en allemand) — avec toutes les références, affaires et dispositions conventionnelles.
Peter Ruckstuhl, Langenthal, 14 juin 2026 · Réponse à la consultation de Carl Baudenbacher, 22 septembre 2025
Sources
- 1 Portail PME de la Confédération — chiffres et faits sur les PME suisses
- 2 Swiss Medtech — prise de position sur l'accord relatif à la suppression des obstacles techniques au commerce
- 3 Union suisse des arts et métiers usam — position sur la libre circulation des personnes
- 4 Switzerland Global Enterprise — appréciation de la recherche et des programmes de l'UE
- 5 Economiesuisse et Swissmem — indications sur la structure des groupes suisses
- 6 Carl Baudenbacher, réponse à la consultation sur le paquet d'accords Suisse–UE adressée au Conseil fédéral, 22 septembre 2025 (PDF en allemand, publié avec l'accord de l'auteur)