Quo vadis Schweiz
Thèmes

Liberté d'expression

Une démocratie directe vit de ce que les positions dérangeantes soient aussi entendues. Savoir où passe la limite entre protection et restriction est l'une des controverses centrales de notre époque.

Les contributions de ce dossier sont disponibles en français. Les textes originaux, les documents auxquels elles renvoient et l'entretien filmé sont en langue allemande.

Contribution 01

Médias et alarmisme — comment se fabrique l'opinion publique

Quand le quatrième pouvoir devient amplificateur, le débat ouvert s'éteint — non par interdiction, mais par la peur.

D'après l'exposé de l'association suisse WIR, « Covid-Fakten-Check Schweiz », livre 3 (en allemand) · 3 min de lecture

Résumé

La contribution examine comment communication politique et couverture médiatique ont agi de concert pendant la crise du coronavirus. Elle décrit des campagnes qui informaient moins qu'elles ne pilotaient les comportements, un choix unilatéral d'experts dans les émissions et les reportages, ainsi que des documents de stratégie où la peur est expressément décrite comme un moyen de modifier les conduites. Pour le champ de la liberté d'expression, la question décisive n'est pas d'abord médicale, mais civique : qu'advient-il d'une démocratie lorsque les voix divergentes ne sont plus réfutées, mais étiquetées ?

Texte de référence

« Panikmache als Strategie — die Rolle von Politik und Medien »

Association suisse WIR, « Covid-Fakten-Check Schweiz », livre 3 · PDF · en allemand

Le texte à la base de cette contribution. Il suit pas à pas la communication des années de pandémie : des formules qui sonnaient scientifiques mais sont nées comme formules de communication, des campagnes aux images chargées d'émotion, la présentation quotidienne de chiffres de cas sans contexte — et des documents de stratégie où l'effet de la peur est nommé ouvertement. Qui veut lire les preuves et les citations dans leur contexte les trouve là.

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Un récit qui sonne scientifique

Le point de départ est la communication politique. Une expression comme « flatten the curve » sonnait scientifique, mais elle est née avant tout comme formule de communication. Le sociologue allemand Heinz Bude, coauteur d'un document de stratégie, a concédé plus tard qu'il fallait un récit à consonance scientifique pour entraîner la population.

La contribution relève des contradictions entre l'appréciation interne et la communication publique : en février 2020 encore, il était retenu en interne que le virus ne se transmettait pas aussi facilement que la grippe — des confinements et des fermetures d'écoles étaient néanmoins préparés. La position sur les masques s'est elle aussi inversée en quelques mois, sans que ce changement soit expliqué.

Des campagnes qui ne renseignent pas, mais orientent

Les campagnes d'information étatiques sont décrites comme un exemple d'influence psychologique. Des slogans promettaient une protection des tiers qui n'a plus été soutenue par la suite ; des images chargées d'émotion — des enfants qui embrassent à nouveau leurs grands-parents — suggéraient une sécurité que le produit ne pouvait pas offrir.

Les appels illustrés de services de soins intensifs saturés fonctionnaient de la même manière. Une partie de ces images ne provenait même pas de Suisse. Le message, selon la contribution, restait sans équivoque : qui ne respecte pas les règles met les autres en danger.

Du gardien à l’amplificateur

Le reproche le plus vif s'adresse aux médias de masse. Les chiffres de cas auraient été présentés chaque jour sans contexte — les taux de mortalité et de guérison, en revanche, presque jamais. Dans les émissions et les reportages, presque seuls les partisans des mesures auraient eu la parole, tandis que des critiques connus étaient classés comme « théoriciens du complot », sans que leurs arguments soient examinés.

La coordination étroite entre maisons de médias et autorités est également thématisée. Officiellement, il s'agissait d'un combat commun contre la désinformation ; dans ses effets, selon la contribution, elle a conduit à ce que les positions divergentes deviennent systématiquement moins visibles.

La liberté d'expression est rarement restreinte par une interdiction. Elle s'érode là où une affirmation n'est plus réfutée, mais seulement attribuée à un camp.

La peur comme méthode décrite

La contribution s'appuie sur des documents de stratégie où l'effet de la peur est nommé ouvertement — par exemple la peur de l'étouffement ou l'idée que des enfants pourraient contaminer parents et grands-parents. De telles formulations ne visaient pas la pesée des arguments, mais l'adaptation des comportements.

Le rôle de la communication étatique s'en trouve déplacé : ce n'est plus la citoyenne ou le citoyen qui pèse, c'est un message qui doit déclencher une réaction. C'est exactement en ce point que la question de la communication touche aux droits fondamentaux.

  • Qui décide de ce qui compte comme désinformation — et selon quelle procédure ?
  • L'État peut-il travailler avec les émotions alors qu'il décide en même temps d'atteintes aux droits fondamentaux ?
  • Que reste-t-il de la fonction de contrôle des médias lorsque rédactions et autorités communiquent ensemble ?

Contribution 02

La face sombre de Wikipédia

Là où tout le monde consulte, un très petit nombre de contributeurs décide de ce qui passe pour établi.

D'après le documentaire de Markus Fiedler et Frank Michael Speer, 2015 (en allemand) · 3 min de lecture

Résumé

Le documentaire examine comment naissent certains articles de l'encyclopédie en ligne. À l'exemple de l'article consacré à l'historien Daniele Ganser, les auteurs exposent que, dans des champs thématiques politiquement chargés, un travail éditorial objectif devient de fait impossible : par des citations rendues de façon tronquée ou déformée, par une sélection de sources majoritairement négatives, par l'admission d'articles de presse d'opinion comme preuves et par une lecture délibérément étroite des règles internes. Pour le champ de la liberté d'expression, le constat vaut indépendamment du cas particulier — il porte sur la manière dont se forme une réputation dans l'espace numérique, et sur la difficulté de la corriger.

Texte de référence

« Die dunkle Seite der Wikipedia » — script du film

Markus Fiedler et Frank Michael Speer, 2015 · script complet · PDF · en allemand

Le script intégral du documentaire, et donc le texte derrière ce chapitre. Les auteurs reconstituent la genèse d'un article, modification après modification, et montrent comment des citations tronquées, une sélection de sources orientée et une application des règles plus ou moins stricte selon le sens de la modification produisent une image qui ne correspond plus que partiellement aux sources invoquées.

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Pourquoi un article d'encyclopédie, précisément

Pour des millions de personnes, Wikipédia est le premier résultat et la première réponse. Qui y est décrit est le plus souvent lu tel qu'il y est décrit — par des journalistes, des organisateurs, des employeurs et des moteurs de recherche. Un article n'est donc pas une entrée neutre, mais une appréciation publique aux conséquences réelles.

Les auteurs choisissent pour cette raison un seul article et reconstituent sa genèse modification après modification. La valeur de l'enquête tient à cette méthode : l'historique des versions est public, chaque étape est vérifiable.

Les méthodes décrites

Le documentaire classe les interventions en schémas récurrents. Prises isolément, elles passent inaperçues — additionnées, elles produisent une image qui ne correspond plus que partiellement aux sources invoquées.

  • Des citations rendues de façon tronquée ou dont le sens est modifié.
  • Une sélection de sources qui retient surtout des jugements négatifs.
  • Des articles de presse d'opinion traités comme des preuves objectives.
  • Une lecture des règles internes plus ou moins stricte selon le sens de la modification.
  • Des rapprochements langagiers qui suggèrent en sous-texte une proximité avec des positions problématiques, sans l'établir.

Selon les auteurs, il en résulte une atteinte à la réputation qu'il est presque impossible de corriger avec les moyens de la plateforme elle-même.

Peu de contributeurs, un grand effet

Le documentaire décrit comment, dans certains champs politiquement sensibles, se forment de petits groupes de contributeurs et d'administrateurs qui déterminent le ton d'un article pendant des années. Qui écrit contre ce groupe est renvoyé à des vices de forme, révoqué ou bloqué.

Frappant également : le peu de place que cela occupe dans la couverture médiatique. L'encyclopédie y apparaît majoritairement sous un jour bienveillant ; on y thématise les tentatives de manipulation venues de l'extérieur, mais guère les structures internes de la rédaction collective.

Ce qui en découle pour la liberté d'expression

Le cas particulier est interchangeable — le mécanisme ne l'est pas. La liberté d'expression suppose qu'une position puisse être contestée, vérifiée et, le cas échéant, corrigée. Là où une attribution est durablement fixée et où il n'existe pratiquement aucune instance de correction, le débat n'est pas interdit : il est tranché d'avance.

C'est pourquoi la transparence des modifications, des preuves vérifiables et une procédure de correction accessible ne sont pas des détails techniques, mais les conditions d'un débat ouvert.

Les ouvrages de référence ne reflètent pas seulement le savoir — ils le produisent. Qui les lit devrait savoir qui les écrit.

Sources

  1. 1 Markus Fiedler et Frank Michael Speer : « Die dunkle Seite der Wikipedia » — documentaire, 2015 ; script complet du film (en allemand).
  2. 2 Wikipédia : historique des versions et page de discussion de l'article examiné — publics et donc vérifiables.

Contribution 03

John F. Kennedy devant les éditeurs de journaux — « Le président et la presse »

Un président ne demande pas à la presse son approbation, mais sa vigilance — et qualifie le secret lui-même de danger pour la société ouverte.

Discours du 27 avril 1961 à l'hôtel Waldorf-Astoria, New York, dans sa teneur littérale (anglais et allemand), avec un commentaire · 4 min de lecture

Résumé

Trois mois après son entrée en fonction, le président John F. Kennedy s'est exprimé le 27 avril 1961 devant l'American Newspaper Publishers Association sur le rapport entre gouvernement et presse. Il a averti qu'un besoin déclaré de plus de sécurité serait repris par ceux qui veulent l'étendre jusqu'à la censure officielle, et retenu expressément que personne dans son administration ne devait comprendre ses paroles comme une justification pour censurer des nouvelles, étouffer la contradiction ou dissimuler des erreurs. Dans le même temps, il a demandé aux éditeurs d'examiner leurs propres critères. Pour le champ de la liberté d'expression, ce discours est une pierre de touche historique : il montre la tension entre intérêt de sécurité et publicité en un point où les deux côtés ont été nommés ouvertement.

Texte de référence

Discours « Le président et la presse » — teneur anglaise et traduction allemande

John F. Kennedy, 27 avril 1961 ; version du texte selon jfklibrary.org, avec un commentaire ajouté · PDF · en anglais et en allemand

Le texte derrière cette contribution. D'abord la teneur anglaise du discours par extraits, puis les mêmes passages en traduction allemande — le point de départ de Kennedy, son refus du secret, sa demande aux éditeurs et la phrase finale sur l'homme qui doit être libre et indépendant. Suit un commentaire qui situe et interprète le discours ; il n'en fait pas partie et n'est pas de Kennedy.

Ouvrir le texte original

Deux exigences qui semblent se contredire

Kennedy ne commence pas par une leçon adressée à la presse, mais par une responsabilité partagée. La situation, telle est sa thèse de départ, adresse à la société deux exigences qui concernent également le président et la presse et qui, dans le ton, sonnent presque contraires : la nécessité d'informer bien davantage le public — et la nécessité de bien plus de discrétion dans le service de l'État.

L'intérêt du discours tient à ce que Kennedy ne résout pas cette contradiction, mais la soutient. Les deux exigences devraient être conciliées et satisfaites. Le conflit qui marque aujourd'hui encore tout débat sur le secret de fonction, l'intérêt de sécurité et la liberté de l'information est ainsi nommé.

Le secret comme contradiction de la société ouverte

Kennedy devient explicite là où il parle du secret. Le mot même serait en contradiction avec une société libre et ouverte ; comme peuple, on s'est historiquement montré réticent envers les sociétés secrètes, les serments secrets et les procédures secrètes. On a décidé il y a longtemps que les dangers d'un secret excessif portant sur des faits pertinents l'emportent sur ceux dont on le justifie.

Aujourd'hui non plus, il n'y aurait guère d'intérêt à s'opposer à une société fermée en imitant ses restrictions — ni guère d'intérêt à assurer la survie de la nation si ses principes transmis ne survivent pas avec elle. Il existe un danger sérieux qu'un besoin déclaré de plus de sécurité soit repris par ceux qui veulent l'étendre jusqu'à la censure officielle. D'où l'annonce brève de Kennedy : il n'entend pas le permettre, pour autant qu'il en dépende.

Aucun agent de son administration, dit Kennedy, ne doit lire ses paroles comme une justification pour censurer des nouvelles, étouffer la contradiction, dissimuler des erreurs ou soustraire au public des faits auxquels il a droit.

La demande adressée aux éditeurs

En même temps, Kennedy exige quelque chose de la presse. Il prie chaque éditeur, chaque rédacteur et chaque journaliste d'examiner ses propres critères et de reconnaître la nature du danger. Il rappelle que gouvernement et presse ont d'ordinaire tenu ensemble, en temps de guerre, par autodiscipline — bien qu'aucune guerre ne soit déclarée et ne le sera peut-être jamais à la manière traditionnelle.

Il ne demande expressément pas de soutien à son gouvernement. Il demande de l'aide dans la tâche d'informer et d'alerter le peuple, parce qu'il a pleine confiance dans la réaction des citoyens dès qu'ils sont complètement informés. Le discours s'achève sur la confiance qu'avec cette aide, l'homme sera ce pour quoi il est né : libre et indépendant.

Le commentaire ajouté — interprétation, non discours

Dans le document, la teneur du discours est suivie d'un commentaire qui n'est pas de Kennedy et qui n'y est attribué à aucun auteur. Il soutient que l'appel de Kennedy à la solidarité des représentants des médias est venu trop tard, et établit un lien entre ce discours et l'attentat du 22 novembre 1963. Il interprète en outre la politique de Kennedy — entente avec l'Union soviétique, retenue au Vietnam, questions de souveraineté monétaire et de banque centrale — comme le véritable point de conflit, et prolonge les lignes jusqu'au présent.

Ces passages vont au-delà du texte attesté du discours et contiennent des attributions de grande portée pour lesquelles le document lui-même n'apporte aucune preuve. Nous les reproduisons ici comme l'interprétation du commentaire, non comme un constat établi — le discours lui-même est vérifiable par la source citée, le commentaire est une lecture que l'on peut partager ou contester.

  • Où s'arrête la discrétion légitime de l'État — et où commence la censure ?
  • Quel serait aujourd'hui l'équivalent de la demande de Kennedy d'examiner ses propres critères ?
  • Comment distinguer, à la lecture, la teneur attestée d'une source de l'interprétation qui lui est adjointe ?

Un document gagne en valeur lorsque teneur et interprétation restent séparées. Cette séparation est précisément une condition du débat ouvert.

Sources

  1. 1 John F. Kennedy : Address before the American Newspaper Publishers Association, Waldorf-Astoria Hotel, New York City, 27 avril 1961 — texte auprès du John F. Kennedy Presidential Library and Museum.
  2. 2 Traduction allemande et commentaire selon la version du texte déposée ici ; le commentaire ne fait pas partie du discours et n'est attribué à aucun auteur dans le document.

Contribution 04

La liberté annulée

La cancel culture part des médias de référence et de l'État — un ministère de la vérité n'est pas nécessaire.

D'après la contribution du Prof. Dr Michael Meyen, Institut des sciences de la communication et de la recherche sur les médias, Université Ludwig-Maximilian de Munich · paru en mai 2024 dans l'écrit « Werte Schweiz » · 11 min de lecture

Résumé

Le droit d'exprimer son opinion a deux facettes : chacun peut dire ce qu'il pense — et voir tout ce qu'il veut. Internet serait le lieu parfait pour les deux si le pouvoir de définition des gouvernements ne le menaçait pas. Meyen, qui a grandi en RDA et y a été confronté à des interdits de pensée, de parole et d'écriture qui ne figuraient nulle part et marquaient pourtant le quotidien des rédactions, compare cette expérience au présent. Il montre comment gouvernements et groupes numériques agissent de concert, comment l'argent du contribuable finance la communication et comment les positions divergentes ne sont pas interdites, mais rendues invisibles. Pour le champ de la liberté d'expression, l'essentiel est là : la censure n'apparaît pas comme interdiction, mais comme retrait de portée, d'accès et de base économique.

Texte de référence

« Die gecancelte Freiheit »

Prof. Dr Michael Meyen, LMU Munich · paru en mai 2024 dans l'écrit « Werte Schweiz » · en allemand

La contribution sur laquelle repose ce chapitre. Elle relie la perspective biographique d'un Allemand de l'Est qui voulait devenir reporter sportif en RDA à l'empirie de la recherche en communication : données d'enquête sur la liberté de parole perçue, études sur les personnes qui se détournent des médias d'information, et rôle des médias de référence comme mémoire de la société. Meyen en développe sa thèse : la censure part aujourd'hui des médias de référence et de l'État — appuyée sur un réseau d'autorités, de plateformes, de vérificateurs de faits et d'organisations financées par des fonds publics. Sa formule : propagande et censure sont les deux faces d'une même médaille.

Deux facettes — et un étalon de mesure venu de l'Est

Meyen expose son point de départ : il est chercheur en médias, ni juriste ni spécialiste de droit constitutionnel, et il n'est pas Suisse mais Allemand — Allemand de l'Est. Les deux marquent son regard. Il voulait devenir reporter sportif en RDA et a souffert, jeune homme, d'interdits de pensée, de parole et d'écriture qui ne figuraient nulle part mais marquaient le quotidien des rédactions. Tout en haut des tabous : tout ce dont l'Ouest pouvait tirer profit.

Il a vécu le tournant de 1989/90 comme une promesse, condensée en une formule : la pluralité publiciste. Il devait désormais être possible de discuter de toutes les opinions et de tous les intérêts qui existent dans une société. On ne parviendra pas toujours à s'entendre — mais on pourra se faire sa propre idée, parce que les informations et les principales interprétations sont accessibles à chacun.

Son étalon de mesure est donc : tout sur la table — et à un endroit où chacun peut le voir. Sur le papier, cette phrase décrit la réalité : l'article 5 de la Loi fondamentale allemande, l'article 16 de la Constitution fédérale suisse, l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Ce que disent les chiffres

Au-delà de ces textes, les doutes grandissent. En 2023, selon l'étude au long cours de l'institut Allensbach, seuls 40 pour cent des Allemands de plus de 16 ans avaient « le sentiment » de pouvoir exprimer librement leur opinion politique — une valeur qui, jusqu'au début des années 2000, se tenait stablement au-dessus de 70 pour cent.

La répartition est révélatrice. Qui a la maturité et un diplôme universitaire, souvent avec la perspective d'un emploi dans l'éducation, la culture, les médias ou une administration, croit nettement plus souvent pouvoir parler librement : 51 pour cent, contre 28 pour cent chez les titulaires d'un diplôme de fin de scolarité obligatoire. Parmi les sympathisants des Verts, ils sont même 75 pour cent. Lecture de Meyen : sa propre position dans le système obstrue la vue sur la cancel culture.

En Suisse, valeurs et répartition entre les camps politiques seraient très semblables. Le lien avec le journalisme y apparaît en même temps : une étude de l'Université de Zurich de 2022 conclut que 38,5 pour cent des adultes se détournent des médias d'information. Ces personnes ne sont pas hors ligne, mais sur le réseau, souvent avec deux appareils à la fois. Les chercheurs les nomment « privés de nouvelles » et voient dans cette « sous-alimentation en news » un « problème de société », notamment parce que les usagers des médias votent davantage et font plus confiance au gouvernement. Lorsque la Suisse s'est prononcée en février 2022 sur le soutien étatique aux groupes de médias, ce sont ces « privés de nouvelles » qui ont été les plus opposés.

C'est précisément là où les gens se soustraient aux médias de référence que la censure intervient, selon Meyen — non sur le mot imprimé, mais sur la visibilité en ligne.

Pouvoir de définition, médias de référence et censure

Tout gouvernement souhaite orienter et contrôler ce qui se dit publiquement de lui et de la réalité du pays. À l'ère d'internet, cela ne fonctionne qu'en coopération avec les groupes numériques. Ce mariage s'enracine dans le savoir que la marge d'action dépend de l'assentiment et de la légitimation publics. Les « rapports de domination » sont aujourd'hui plus que jamais des « rapports de définition » (Ulrich Beck) : le pouvoir appartient à qui réussit à placer son interprétation de la réalité dans l'espace public.

Les médias de référence y sont centraux. C'est là que naît la « mémoire » de la société (Niklas Luhmann) — ce à quoi nous pouvons recourir dans chaque rencontre sans nous mettre hors jeu. On regarde le téléjournal, on lit la Süddeutsche Zeitung ou la NZZ pour deux raisons : savoir qui détient le pouvoir — et savoir ce que savent les autres, donc ce qu'on peut dire publiquement sans s'isoler. Ce que des canaux situés hors des médias de référence apportent en faits et en perspectives peut être ignoré par les décideurs des administrations, des entreprises ou des tribunaux tant que cela n'atteint pas les médias de référence.

À l'intention d'orientation s'ajoute presque nécessairement, selon Meyen, le souhait de réprimer les positions qui mettent en question le récit dominant et pourraient toucher beaucoup de monde, ou d'en restreindre la portée. Propagande et censure seraient donc les deux faces d'une même médaille : qui veut imposer sa vision doit combattre la concurrence.

La phrase « il n'y a pas de censure » ne vaudrait plus que si l'on cherche une autorité qui examine et interdit des textes. L'alliance des États et des groupes numériques aurait le même effet : le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act), adopté en 2022 et pleinement en vigueur depuis février 2024, perfectionnerait et légaliserait la bureaucratie de surveillance ainsi née. La Suisse n'en resterait pas à l'écart, parce que la législation de l'UE atteint des contenus en anglais, en allemand, en français et en italien — et donc à la fois les sources auprès desquelles on s'informe et la possibilité de s'exprimer soi-même.

Le rapprochement du pouvoir politique et du pouvoir économique était public bien avant — à lire par exemple dans les « Twitter Files » ou dans le « code de bonnes pratiques contre la désinformation » convenu en 2018 entre l'UE et l'économie numérique et renouvelé en 2022 avec de nouveaux signataires. Le code engage les plateformes à combattre les « positions divergentes ». Les groupes auraient ensuite établi eux-mêmes une police d'internet, à laquelle appartiennent l'International Fact-Checking Network, l'entreprise américaine NewsGuard et la Trusted News Initiative — une sorte de « who's who » des fabriques d'opinion occidentales, des agences de presse aux organismes de radiodiffusion en passant par les grands journaux et les groupes numériques.

Ce sur quoi l'on s'accorde dans ces instances devient une « vérité » à laquelle doivent se plier tous ceux qui travaillent dans les médias de référence — parce que la portée et le mode de travail de chaque rédaction sont désormais déterminés par la logique des plateformes.

De la propagande avec l'argent du contribuable

L'État des groupes numériques n'aurait pas besoin d'un ministère de la vérité. Il paie des experts qui s'expriment dans son sens, alimente les grandes maisons de médias pour qu'elles diffusent cela et laissent de côté les voix contraires, et entretient une troupe qui tire sur tous ceux qui avertissent, doutent ou se rebellent.

Meyen l'illustre par des éclairages venus d'Allemagne : l'office de presse et d'information du gouvernement fédéral compte environ 500 postes, un budget annuel de plus de 100 millions d'euros et trois anciens journalistes de premier plan à sa tête. Des équivalents existent dans chaque ministère, chaque autorité, chaque siège de parti, chaque gouvernement de Land et auprès de chaque responsable politique proche du centre du pouvoir. Le passage des rédactions aux états-majors relèverait d'une méthode : la politique s'achète du savoir-faire et de la bienveillance.

S'y ajoutent plus de 500 comptes gérés par le gouvernement fédéral, un millier de sites internet et d'innombrables films d'image, brochures et prestations publiques. Claudia Roth, ministre d'État à la culture et aux médias dans la coalition sortante, disposait en 2023 d'un budget de 2,39 milliards d'euros ; ce sont surtout des projets alignés sur la ligne gouvernementale qui en ont été soutenus — non seulement des occasions de couverture médiatique, mais aussi du personnel capable et désireux de s'exprimer en ce sens. Cela vaut de manière analogue pour les nombreux délégués et chargés de mission à tous les échelons administratifs, qui doivent justifier leur existence par une présence dans les médias de référence.

Avec cette armée de chargés de mission serait né un marché du travail qui absorbe une part de la surproduction académique et qui est, pour l'autre part, suffisamment attrayant pour qu'il vaille la peine de s'arrimer aux récits officiels. En Allemagne, le taux d'accès aux hautes écoles dépasse désormais 50 pour cent — en 1960, ce chiffre était de six pour cent à l'Ouest et, au milieu des années 1980, encore inférieur à 20. Beaucoup de ces postes sont à durée déterminée, et donc liés à un profil numérique sans tache.

Des signaux semblables viendraient de l'iceberg des ONG, avec des organisations qui soutiennent les récits gouvernementaux — ouvertement, comme analyse des « médias alternatifs » ou comme « vérification de récits », mais aussi sous couvert de lutte contre le « discours de haine » et les « fake news ». Le sigle ONG serait ici un camouflage, l'État étant souvent le principal bailleur : le programme fédéral « Demokratie leben! », l'une des initiatives faîtières pour de telles dépenses, a coûté au contribuable quelque 182 millions d'euros en 2023.

Culture de la destruction

Thèmes et morale seraient donnés d'en haut et étayés par ce que cherchent aussi bien les diplômés que les entreprises au-delà des très petites structures et des PME : l'argent public — ici des fonds de recherche, des bourses, des postes ; là des subventions et des programmes de relance, flanqués de lois favorables. Dans le « totalitarisme inversé » (Sheldon Wolin), « l'État » et « l'économie » ne sont pas des adversaires, mais des partenaires. Afficher publiquement une posture est souvent bien moins coûteux qu'une convention collective correcte.

La cancel culture, telle est la thèse de Meyen, part des médias de référence et de l'État. Quand des responsables gouvernementaux parlent de « notre démocratie », il faut le prendre au mot ; des formules comme « déni de réalité », « histoires de complot absurdes » ou « désinformation délibérée » seraient des armes et des aide-mémoire pour tous les petits chanceliers de l'annulation dans les rédactions, les ONG et les salles d'attente. L'essentiel est que les mêmes mots d'ordre conduisent à l'exclusion de tous ceux auxquels on peut imputer une infraction.

La cancel culture serait plus qu'une soirée qu'il faut annuler. Elle serait un programme qui assure la maîtrise de l'interprétation et donc le pouvoir — et un enfant de la logique numérique : un et zéro, et rien entre les deux. Par une logique de culpabilité par association, on met sous pression les banques qui servent les « mauvais » clients, de même que les loueurs de salles, les éditeurs, les plateformes de dons, les chefs d'entreprise, les directions d'université et les organisateurs de concerts. Le déroulement ne varie guère : un tweet, l'appel d'un journaliste, une prise de distance, un article, une entrée Wikipédia — et donc une position élevée dans tous les moteurs de recherche.

La cancel culture retire ainsi au combat des opinions sa base économique. Qui compte ce qui n'a même plus eu besoin d'être annulé, parce que les gens ont pressenti à quoi ils s'exposaient ? Qui récupère les musiciens, les comédiens et les auteurs que plus personne n'engage, ne distribue, ne publie, parce qu'ils ont critiqué publiquement la politique sanitaire, la marche à la guerre ou l'alarmisme climatique ? La mort sociale serait moins sanglante que les moyens d'autrefois et apporterait parfois même de nouveaux adeptes — mais elle ne remplace ni les droits d'auteur ni les places de parole. Qui s'y trouve perd l'accès aux médias de référence, avec des conséquences pour la mémoire de la société.

  • Qui décide de ce qui compte comme position « divergente » — et dans quelle procédure cela est-il vérifié ?
  • Que signifie la liberté d'expression lorsque ce n'est pas la parole qui est interdite, mais la portée qui est retirée ?
  • Quelle est l'indépendance d'une communication financée par des fonds publics ?
  • Que conclure du constat que se sentent libres précisément ceux qui profitent du système ?

La comparaison finale de Meyen : en RDA, la censure était plus simple — chacun savait à qui appartenaient les médias de référence, et l'idéologie autorisait l'accès à toutes les autres arènes. Pour des interdictions et une censure ouverte, il faudrait aujourd'hui adapter l'idéologie. En attendant, on annule — tout en continuant d'affirmer que nous avons la liberté d'expression.

Suggestions de lecture

  • Michael Meyen : Cancel Culture. Wie Propaganda und Zensur Demokratie und Gesellschaft zerstören, Berlin : Hintergrund 2024 (en allemand)
  • Michael Meyen : Wie ich meine Uni verlor. Dreissig Jahre Bildungskrieg. Bilanz eines Ostdeutschen, Berlin : edition ost 2023 (en allemand)

Sources

  1. 1 Michael Meyen : « Die gecancelte Freiheit ». Paru en mai 2024 dans l'écrit « Werte Schweiz ». Le Prof. Dr Michael Meyen enseigne à l'Institut des sciences de la communication et de la recherche sur les médias de l'Université Ludwig-Maximilian de Munich.
  2. 2 Institut für Demoskopie Allensbach : enquête au long cours sur la question de savoir si l'on peut exprimer librement son opinion politique — valeurs pour 2023 et valeurs de comparaison du début des années 2000, citées d'après la contribution.
  3. 3 Université de Zurich, Centre de recherche sur l'opinion publique et la société (fög) : étude de 2022 sur les « privés de nouvelles » en Suisse — 38,5 pour cent des adultes.
  4. 4 Règlement (UE) 2022/2065 relatif à un marché unique des services numériques (Digital Services Act), adopté en 2022, pleinement applicable depuis février 2024.
  5. 5 « Code de bonnes pratiques contre la désinformation » entre la Commission européenne et l'économie numérique, convenu en 2018 et renouvelé en 2022 avec de nouveaux signataires.
  6. 6 Données sur l'office de presse et d'information du gouvernement fédéral allemand, sur le budget 2023 de la ministre d'État à la culture et aux médias et sur le programme fédéral « Demokratie leben! » (2023), selon les chiffres indiqués dans la contribution.
  7. 7 Ulrich Beck sur les « rapports de définition », Niklas Luhmann sur la « mémoire » de la société et Sheldon Wolin sur le « totalitarisme inversé » — cités dans la contribution comme points de repère conceptuels.

Vidéo

Soziale Netzwerke massiv manipuliert! — Dr. Jonas Tögel im Gespräch mit Norbert Häring

Chaîne : Dr. Jonas Tögel · publié le 24.06.2026 · entretien en langue allemande

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Document

Droits humains universels

La liberté d'expression fait partie des droits fondamentaux dont chaque citoyenne et chaque citoyen peut se prévaloir. Le document est déposé ici pour être lu dans sa teneur.

Questions directrices du champ thématique

  • Quelles règles s'appliquent au discours public, aux plateformes et à la publicité ?
  • Comment les obligations de modération transforment-elles le débat public ?
  • Comment combattre la désinformation sans rétrécir le débat ?