Contribution 01
La démocratie directe de la Suisse — histoire et signification
D'après l'argumentation du Dr phil. René Roca, fondateur et directeur de l'Institut de recherche sur la démocratie directe
Résumé
La démocratie directe suisse n'est pas le résultat d'un acte constitutionnel unique : elle a grandi de bas en haut pendant plus de deux cents ans. Ses racines se trouvent dans le droit naturel, dans la pensée coopérative et dans un système scolaire développé très tôt. Des mouvements ruraux et catholiques-conservateurs y ont apporté des contributions décisives, arrachant aux libéraux les premiers droits populaires. Il en découle une condition pour l'avenir : sans une solide formation civique et historique, le système perd son fondement.
Texte de référence
« Die direkte Demokratie der Schweiz — Geschichte und Bedeutung »
Dr phil. René Roca, Forschungsinstitut direkte Demokratie · en allemand
Le texte à la base de ce chapitre. Il présente la démocratie directe non comme le produit d'un acte constitutionnel unique, mais comme un système né par le bas au fil de deux siècles, et la ramène à trois fondements : le droit naturel, le principe coopératif et un système scolaire précocement développé. À partir des exemples cantonaux de Bâle-Campagne et de Lucerne, il montre que les premiers droits populaires ont été conquis par des mouvements ruraux et catholiques-conservateurs — et pourquoi la formation civique reste la condition du bon fonctionnement de ce système.
Consulter le texte originalUn modèle qui a grandi par le bas
Dans aucun autre pays la population ne vote aussi souvent qu'en Suisse. À quatre dates par année, elle décide d'initiatives et de référendums — et cela à tous les niveaux institutionnels : dans la commune, dans le canton et dans la Confédération.
L'effet dépasse le seul résultat du scrutin. Le simple aboutissement d'un objet déclenche un large débat public qui peut déplacer quelque chose politiquement, indépendamment de la décision finale. L'initiative sur la neutralité, qui veut ancrer la notion de neutralité de manière plus précise dans la Constitution fédérale, en est un exemple actuel.
C'est précisément là que réside une fonction souvent sous-estimée : la démocratie directe ouvre régulièrement le pouvoir des cercles établis — partis, associations, médias — et crée des espaces libres pour des processus de réflexion et de changement.
Ce système n'est pas né à Berne en 1848. Il a d'abord grandi dans les communes et les cantons, « de bas en haut », donnant ainsi le modèle fédéraliste et subsidiaire qui marque la Suisse jusqu'à aujourd'hui.
Droit naturel, coopérative et école comme fondement
Trois fondements portent ce processus. Le droit naturel, comme catégorie théologique et philosophique, demande depuis l'Antiquité quels droits et quels devoirs reviennent à l'être humain en tant que personne — et comment l'ordre politique et juridique doit être aménagé en conséquence.
Cette pensée s'est traduite dans la pratique surtout par le principe coopératif et ses trois « soi » : l'entraide, l'autodétermination, la responsabilité de soi. Il s'adresse à l'être humain comme être social et agit jusqu'à aujourd'hui dans le système de milice et dans le principe de concordance.
Les institutions prédémocratiques du pays sont d'autant plus anciennes : la landsgemeinde, aménagée de diverses façons, l'« État libre des Trois Ligues » aux Grisons ou la « République des sept dizains » en Valais. De telles formes de fondement coopératif existaient depuis la fin du Moyen Âge — contrairement à une Europe majoritairement féodale et absolutiste.
S'y ajoutait un troisième facteur longtemps sous-estimé : le système de formation. Le dépouillement de l'enquête Stapfer, première étude empirique sur l'école que le ministre helvétique Philipp Albert Stapfer (1766–1840) fit mener en 1799, montre la Suisse de 1800 comme un véritable « bastion scolaire » où presque tous les enfants fréquentaient l'école. L'édition critique de ces sources n'a eu lieu qu'en 2015.
Sur le plan économique, la dynamique s'est en revanche enclenchée tardivement. Avant 1848, le pays était rural et agraire ; le premier essor industriel s'est appuyé sur des industries légères tournées vers l'exportation — filature et tissage du coton, tissage de la soie et horlogerie.
Bâle-Campagne et ses « gens du mouvement »
Deux exemples cantonaux de la Régénération (1830–1848) montrent comment les premiers droits populaires ont été conquis.
À Bâle-Campagne, des milieux libéraux ont poussé le développement démocratique à partir de 1830 — mais selon le principe de la représentation : la souveraineté populaire devait s'épuiser dans une élection du législatif restreinte par le cens, sans autres droits populaires prévus.
Une opposition issue de la population rurale s'est rapidement formée contre cela, les « gens du mouvement » — des radicaux de pensée libérale, dont une partie s'orientait vers une ligne jacobine et prosocialiste. En 1832, Bâle-Campagne s'est donné une constitution autonome et y a inscrit le veto législatif, forme préliminaire de l'actuel référendum facultatif. Après Saint-Gall, c'était le deuxième canton à connaître ce droit populaire.
Les expériences furent bonnes, l'instrument fut amélioré pas à pas. Les mêmes milieux ont soutenu plus tard le « mouvement démocratique », qui a gagné de nombreux cantons dans les années 1860 et 1870.
Lucerne et ses « démocrates ruraux »
Lucerne a adopté pour la première fois une constitution par votation populaire en 1831. Elle était avant tout un produit des milieux libéraux et restait représentative : hormis des élections restreintes, la population n'avait aucune possibilité de façonner activement la politique. Pour les libéraux, c'était le « système étatique le plus achevé ».
Les catholiques-conservateurs, appelés aussi « démocrates ruraux », avaient une autre conception de la souveraineté populaire. Après un débat intense, ils ont exigé en 1841 une révision totale, qui a obtenu une large majorité en votation. Le premier paragraphe de la nouvelle constitution désignait Lucerne comme « État libre démocratique ».
L'argumentation des pères de cette constitution mérite d'être lue aujourd'hui encore : dans l'État purement représentatif, la volonté du peuple est cédée aux représentants et il ne reste au peuple lui-même que « l'ombre de la souveraineté véritable ». Parmi les nouveaux droits populaires figurait — comme à Saint-Gall et à Bâle-Campagne — le veto législatif.
Pour Ignaz Paul Vital Troxler (1780–1866), sans doute le plus important philosophe suisse du XIXe siècle, ce veto législatif lucernois était « la plus importante institution nouvelle ». Il réclamait des droits populaires aussi pour d'autres cantons, afin qu'ils deviennent « mieux ordonnés et plus heureux » — ce qui s'est effectivement produit dans les décennies suivantes.
Il est remarquable que des travaux de recherche économique des dernières années aient précisément établi cela : la population est d'autant plus satisfaite que la démocratie directe est davantage mise en œuvre.
Plusieurs courants, un système commun
L'établissement des droits démocratiques directs n'est pas le mérite d'une seule orientation politique.
Après la fondation de l'État fédéral en 1848, les libéraux ont posé des jalons importants pour le développement économique et rendu possible la seconde industrialisation, notamment avec la construction des chemins de fer. En même temps, ils cultivaient un penchant pour l'aristocratisation et favorisaient un principe utilitariste qui produisait de l'inégalité sociale ; à la question sociale de l'industrialisation, ils n'ont souvent pas apporté de réponses adéquates.
Les « gens du mouvement » et les « démocrates ruraux » ont figuré parmi les vaincus politiques après la guerre du Sonderbund — ils ont pourtant marqué l'histoire suisse autant que les libéraux. Les vainqueurs libéraux de 1847 ont dû traverser un long processus d'apprentissage avant d'accepter la démocratie directe.
Des milieux libéraux, prosocialistes et conservateurs ont ainsi été conjointement responsables du développement du système démocratique — un système qui a introduit le référendum facultatif en 1874 et l'initiative constitutionnelle en 1891, également au niveau fédéral.
La Suisse demeure aujourd'hui le seul pays doté de droits démocratiques directs à tous les niveaux institutionnels — devenant ainsi un modèle pour l'étranger.
La formation politique comme condition
Que faut-il pour préserver et améliorer ce système ? La démocratie directe suisse est exigeante. Elle suppose que la population débatte intensément et de manière objectivement fondée des sujets à l'ordre du jour, connaisse les questions institutionnelles, sache apprécier la structure fédéraliste du pays et puisse situer historiquement les objets soumis au vote.
Cela demande des connaissances civiques et un large savoir sur l'histoire suisse. Ce fondement devrait être posé à l'école obligatoire et poursuivi, avec des références actuelles, dans les gymnases et les écoles professionnelles.
Or la branche histoire et la formation politique ont précisément subi une pression croissante ces dernières années. Dans de nombreux cantons, l'histoire a été abandonnée comme branche propre lors de l'introduction du plan d'études 21 et fondue dans une branche collective.
C'est dans cet oubli croissant de l'histoire et dans cette dépolitisation que réside le plus grand danger pour la collectivité démocratique : la participation à la démocratie directe suppose des personnes instruites, désireuses de contribuer au bien commun.