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Thèmes

Souveraineté

La souveraineté n'est pas un slogan, mais une question de compétences concrètes : qui décide du droit, de la monnaie, des frontières et des traités ? Nous rassemblons ici les bases qui permettent d'y répondre objectivement.

Les contributions de ce dossier sont disponibles en français. Les textes originaux et les documents auxquels elles renvoient sont en langue allemande.

Contribution 01

Le souverain est-il vraiment souverain ?

D'après l'argumentation du Dr Milosz Matuschek, juriste et publiciste

Résumé

Souveraineté signifie : qui tranche en dernier ressort ? Dans une démocratie, cette question ne peut recevoir qu'une seule réponse — le citoyen. Or le pouvoir de décision se déplace toujours davantage du souverain vers des instances internationales, des tribunaux et des structures administratives. Le moyen le plus efficace en est l'état d'exception : plus une décision est importante, plus souvent elle est soustraite au processus démocratique ordinaire. Urgence sanitaire, urgence climatique, état de guerre — partout le même schéma. Et la menace ne vient plus depuis longtemps de l'extérieur seulement, mais avant tout de l'intérieur.

Texte de référence

« Wie souverän ist der Souverän? »

Dr Milosz Matuschek, juriste et publiciste · « Freischwebende Intelligenz » · en allemand

Le texte à la base de ce chapitre. Il ramène la question de la souveraineté à une seule décision — qui décrète l'état d'exception et suspend ainsi le droit — et l'éprouve sur des cas concrets : l'arrêt climatique de Strasbourg contre la Suisse, le pacte pandémique de l'OMS avec ses « recommandations contraignantes », l'état de guerre et ses parlements d'urgence. Son diagnostic : la décision ultime se déplace du citoyen vers les tribunaux, les instances internationales et les administrations — et la menace vient moins de l'extérieur que de l'intérieur.

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L'exception qui prouve tout

Qui détermine le moment où l'état d'exception juridique est décrété et où le droit se trouve ainsi suspendu ? Cette question touche au point du pouvoir de décision ultime dans l'État — et donc directement à celui de la souveraineté.

C'est au moment de l'exception que le véritable souverain entrerait en scène. Dans le cas exceptionnel, la décision se détache de la norme juridique ; l'autorité démontre que, pour créer du droit, elle n'a pas besoin d'avoir le droit pour elle. Telle est la doctrine de Carl Schmitt, l'un des juristes de droit public les plus controversés du XXe siècle — décrié par beaucoup en raison de son passé national-socialiste, mais influent jusqu'à aujourd'hui par la netteté de ses analyses.

Schmitt ne croyait pas à la démocratie parlementaire de type weimarien. L'idée de souveraineté populaire devait lui apparaître comme un concept de beau temps : lorsque tout se déroule sans heurts, l'ordre juridique s'applique — en cas d'urgence, autre chose. Celui qui décide de cet « autre chose » était pour lui le véritable souverain. Car à ses yeux, c'est l'exception qui prouve tout, et la règle qui ne prouve rien.

La question de la souveraineté se pose aujourd'hui sous des habits toujours nouveaux : dans le rapport entre Confédération et cantons, dans celui de l'État et du citoyen face à des structures supranationales telles que le Conseil de l'Europe, l'ONU, l'OMS, l'UE ou l'OTAN — et tout autant dans les questions de surveillance, de propriété des données et d'influence médiatique. Si la démocratie signifie souveraineté populaire, la décision ultime ne peut appartenir qu'au citoyen.

Un exemple : l'arrêt climatique de Strasbourg

En avril 2024, la Suisse a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg, au motif que le gouvernement n'aurait pas pris suffisamment de mesures pour écarter les conséquences du changement climatique. La plainte avait été déposée par un groupe d'aînées suisses pour le climat. La Cour interprète la Convention européenne des droits de l'homme en dernière instance et constate les violations — sans toutefois disposer d'un accès administratif direct aux centres de décision nationaux.

Ce cas recèle déjà un problème de souveraineté. L'arrêt ne prescrit rien à la Suisse, mais il a une valeur de signal et la place sous pression. Que se passe-t-il si le Conseil fédéral met alors en chantier de nouvelles lois sur la protection du climat ? La Cour disposerait-elle ainsi d'une sorte de droit d'initiative, par-dessus la tête du corps électoral ?

Et plus loin : que se passerait-il si une telle loi était renversée par un référendum — si les citoyennes et citoyens exerçaient donc un droit constitutionnel et refusaient la mise en œuvre de l'arrêt de Strasbourg ? N'aurait-on pas alors la situation singulière où la volonté du peuple constituerait elle-même une violation des droits de l'homme ?

Cela entre en collision avec la fonction classique des droits de l'homme : être des droits de défense du citoyen contre les atteintes de l'État à sa liberté. Nous vivons une époque de collisions permanentes de souveraineté et de déplacement des centres de pouvoir, du citoyen vers des structures administratives de décision, des fondations et des organisations.

Une menace venue de l'intérieur

La souveraineté est comprise, en diverses variantes, comme le pouvoir suprême, juridiquement indépendant et non dérivé. L'instance qui tranche en dernier ressort les affaires les plus importantes est le souverain ; tous les autres sont — ouvertement ou de manière voilée — des subordonnés.

Cette souveraineté est aujourd'hui menacée en plusieurs endroits à la fois. Elle fait défaut lorsqu'on n'a pas le droit de faire ce que l'on veut. Elle fait défaut là aussi où l'on a le droit, mais où l'on ne devrait de préférence pas le vouloir — par exemple sous l'effet d'influences manipulatrices sur la formation de la volonté. Et enfin là où, de fait, on ne peut pas, même en ayant le droit, parce que la décision souveraine aurait des coûts subséquents trop élevés : isolement international, boycott, mise au ban.

Classiquement menacée de l'extérieur, la souveraineté l'est de plus en plus souvent de l'intérieur. Que les démocraties puissent mourir n'est pas un secret — Steven Levitsky et Daniel Ziblatt l'ont décrit. Depuis la théorie du cycle des constitutions chez Polybe et Cicéron, ou depuis les théories des élites de Pareto, Mosca et Michels, il est incontesté que les démocraties peuvent aussi se déliter de l'intérieur, dès qu'elles commencent à trahir leurs valeurs fondamentales.

Pour le politologue Sheldon Wolin, la liaison entre politique et économie engendre une « Democracy Inc. » qui, comme totalitarisme inversé, migre vers les structures bureaucratiques.

La dégénérescence de la démocratie commence par la trahison du souverain lui-même. Ce n'est plus lui qui gouverne alors, mais toujours davantage un dictat de l'opinion publique — un comité en séance permanente, où le bien du moment est redéfini chaque jour.

L'état d'exception fait basculer l'interrupteur

L'état d'exception a une fonction de charnière : il permet de placer le système existant dans une sorte de narcose. Il attire par la promesse d'un pouvoir presque illimité. Ce qui suit n'est pas l'anarchie, mais la « décision politique », qui s'oblige elle-même à faire ce qui est juste et nécessaire pour préserver l'ordre.

En politique, il semble exister des sujets de premier et de second ordre. Les sujets de second ordre se règlent après un bras de fer politique, dans les canaux du droit et sous l'habit d'une procédure établie : on débat, on négocie, on cherche des alternatives et des compromis, on vote à la fin. Le processus démocratique ordinaire, en somme.

Les sujets de premier ordre sont ceux dont l'importance est telle que le résultat est fixé d'avance — et que le processus politique ordinaire représenterait un risque, parce qu'il pourrait conduire à s'écarter de ce résultat. Ici, on quitte le domaine du politique, c'est-à-dire du processus en quête d'alternatives.

Le moyen de prédilection pour faire passer les sujets de premier ordre est l'état d'exception. Il profane le processus démocratique, ou du moins le rabaisse. Car ce processus existe précisément pour produire, par le discours et la contradiction, la thèse et l'antithèse, l'essai et l'erreur, une décision objectivement meilleure qu'un acteur isolé ne pourrait jamais la prendre avec son savoir limité. L'état d'exception brise la forme existante et fonde la nouvelle sur la nécessité et l'urgence.

C'est là un angle mort paradoxal des constitutions modernes : plus une décision est importante, plus elle se prend de manière antidémocratique. Et cela vaut même lorsque l'urgence invoquée n'est qu'un prétexte — car les procédures démocratiques pourraient elles aussi, en cas de nécessité, se dérouler rapidement.

Urgence sanitaire : le pacte pandémique

Un pacte pandémique est négocié entre l'OMS et ses États membres, auquel s'ajoute une révision du Règlement sanitaire international. Il est prévu que le directeur général de l'OMS déclare la pandémie à l'échelle mondiale et prescrive des mesures.

Les États membres « doivent », selon les termes du texte, « suivre les recommandations » de l'OMS. Une formule hybride : des recommandations ne sont justement pas contraignantes — mais celui qui doit les suivre se trouve tout de même placé au bout d'une chaîne normative.

Les doutes d'un État membre quant à la légitimité d'une décision de l'OMS, un droit d'accès à la divulgation des bases de décision, ou même un contrôle juridique devant une instance indépendante ne semblent pas prévus. Des « recommandations contraignantes » constituent ainsi une offre que la politique ne peut refuser — et c'est là que réside l'atteinte à la démocratie et à la souveraineté.

Le Covid a été la répétition générale d'un gouvernement de la science — sans qu'il s'agisse réellement de science : la « team science » politique n'écoutait pas la science, elle tenait sa propre cuisine scientiste.

Urgence climatique et autres champs d'application

Peu après les confinements liés au Covid, des tenants de la ligne dure ont mis le « confinement climatique » en discussion. Le ministre allemand de la santé annonçait que l'on serait désormais toujours en état d'exception ; le chancelier, de son côté, ne connaissait plus de lignes rouges. Le Covid fait ainsi manifestement office de matrice pour d'autres crises — réelles ou fabriquées. Aux côtés des médias, la jurisprudence contribue elle aussi avec zèle à fonder l'emprise du mouvement climatique.

Un autre champ est l'autodétermination au sens étroit. En Allemagne, une loi sur l'autodétermination a été adoptée, qui permet de changer la mention du sexe. L'autodétermination sonne comme la souveraineté — mais là où l'identité devient, dès le plus jeune âge, l'objet d'influences médiatiques et propagandistes, c'est une porte d'entrée pour l'influence extérieure qui s'ouvre, non pour l'autodétermination.

Tous ces champs ont le même schéma en commun : une nécessité déclarée supérieure fixe le résultat avant même que le processus politique ne commence.

État de guerre — et ce qui s'ensuit

La guerre est le père de toutes choses, savait Héraclite. Elle est aussi le père de l'État autoritaire. Il est frappant de constater que de nombreux éléments des débats sur le Covid, le climat ou la transidentité rappellent un espace de discussion en état de guerre : qui exprime une critique aide l'ennemi. Le sort des « traîtres » est le même dans toutes les guerres.

La guerre qui se poursuit entre la Russie et l'Ukraine, ainsi que le conflit larvé au Proche-Orient, peuvent facilement conduire à une situation de déclarations de guerre formelles. En état de guerre, l'Allemagne voit entrer en fonction un parlement d'urgence, la « commission commune » — un organe de 48 personnes qui ressemble davantage à un grand gouvernement. Qui garde en mémoire l'influence des conseils d'experts proches du gouvernement pendant le Covid sait ce qu'il resterait alors de la formation démocratique de la volonté.

Le possible coup de tonnerre pour la démocratie se lit, en langage de juriste, comme une épitaphe : « Les législatures du Bundestag ou des représentations populaires des Länder qui expirent pendant l'état de défense prennent fin six mois après la fin de l'état de défense. » — article 115h de la Loi fondamentale allemande.

L'inhumation se ferait sans la présence des intéressés. La question est donc : où était le véritable souverain, celui qui aurait pu l'empêcher ?

Le long chemin vers la souveraineté commence au moment de la résistance.

Suggestions de lecture

  • Milosz Matuschek : Wenn's keiner sagt, sag ich's. Verengte Räume – Absurde Zeiten, Mayence 2022 (en allemand)
  • Milosz Matuschek : Stromaufwärts zur Quelle. Freischwebende Gedanken zur Dauerkrisenzeit, Norderstedt 2023 (en allemand)

Sources

  1. 1 Milosz Matuschek : « Wie souverän ist der Souverän? ». Le Dr Milosz Matuschek est juriste et publiciste, éditeur de « Freischwebende Intelligenz » et auteur de plusieurs ouvrages (en allemand).
  2. 2 Carl Schmitt : Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig 1922.
  3. 3 Steven Levitsky, Daniel Ziblatt : La mort des démocraties, 2018.
  4. 4 Cour européenne des droits de l'homme, arrêt du 9 avril 2024 (Association Aînées pour la protection du climat Suisse et autres contre la Suisse).
  5. 5 Organisation mondiale de la santé : accord sur les pandémies et Règlement sanitaire international révisé.

Contribution 02

La nation de volonté et le désordre mondial

D'après l'argumentation de Georg Häsler, NZZ Pro, 17 novembre 2025

Résumé

La politique de puissance et le protectionnisme mettent sous pression l'ordre dans lequel la Suisse a été extraordinairement prospère pendant des décennies. L'auteur retient que le pays n'a pas pour autant besoin de se réinventer : il doit renforcer ses piliers. Nation de volonté, plaque tournante alpine et puissance du libre-échange sont les trois piliers qu'il nomme ; principe de milice, coopération contraignante et esprit d'entreprise, les trois forces qui les alimentent. Sa phrase centrale : ce n'est pas l'État qui fait la collectivité, mais la volonté des individus d'y prendre part.

Texte de référence

« Die Willensnation und die Weltunordnung »

Georg Häsler, NZZ Pro, 17 novembre 2025 · PDF en allemand

L'article de presse complet à la base de ce chapitre. Il décrit pourquoi s'effondre l'ordre international dans lequel la Suisse a été extraordinairement prospère durant des décennies, et nomme trois piliers qui se fissurent : la nation de volonté, la plaque tournante alpine et la puissance du libre-échange. L'auteur leur oppose trois forces — le principe de milice, la coopération contraignante et l'esprit d'entreprise.

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Le Conseil fédéral gouverne lentement — et cela a sa raison

Le gouvernement décide selon une procédure soigneusement équilibrée : sept chefs de département de rang égal, un collège qui s'exprime d'une seule voix vers l'extérieur. Cela le rend lent, souvent hésitant — et capable d'agir dès que la situation devient réellement critique. Dans les crises aiguës, comme au début de la pandémie ou lors de la chute d'une grande banque, ce même Conseil fédéral peut intervenir en quelques jours de manière presque autoritaire.

Cette inertie fut longtemps un avantage. Les guerres et les bouleversements passaient, la Suisse restait telle qu'elle est. L'auteur le décrit par une image tirée du Palais fédéral : depuis la salle de séance, le gouvernement regarde l'Aar, le Gurten et les Alpes bernoises — l'une des plus belles vues d'Europe, peut-être même du monde entier.

Une Europe marginalisée

Cette fois, selon le diagnostic, le repli dans l'idylle ne fonctionne plus, parce qu'au-dehors les certitudes s'effondrent. Le retour de la politique de puissance et du protectionnisme, la tentation autoritaire de la seconde présidence Trump et la guerre de la Russie contre l'Ukraine détruisent cet ordre libéral dont les règles permettaient aussi aux petits États de participer à égalité à la compétition pour la croissance et la prospérité.

C'est précisément cet ordre qui a permis à la Suisse de croître bien au-delà de ses frontières : une grande banque avec un siège à Singapour, des vols directs de Zurich à Delhi, de petites entreprises entretenant des relations d'affaires sur tous les marchés en croissance. Peu de pays ont davantage profité de la mondialisation et des dividendes de la paix.

Aujourd'hui, la condition de ce succès est menacée — et avec elle l'intégration européenne, qui a rendu possible la position de la Suisse entre ses voisins. L'Allemagne et la France poussent l'unité de l'Europe, mais ne sortent pas elles-mêmes de la crise ; des partis extrêmes empêchent des gouvernements stables ; les mesures russes renforcent la division.

La Suisse se trouve au milieu : coincée entre un continent qui souffre et un nouvel ordre mondial multipolaire — petit pays agile, habitué à la paix et à des rapports stables, et pour cette raison particulièrement vulnérable.

Trois piliers sous pression

L'auteur nomme trois piliers du modèle de réussite suisse et montre où ils se fissurent :

  • La nation de volonté : le débat politique perd de son effet protecteur, parce que les représentations fondamentales sur l'essence de cette nation — y compris dans le camp bourgeois — deviennent plus indéterminées. Les votations sur les traités avec l'UE et sur la neutralité risquent ainsi de devenir des épreuves de rupture.
  • La plaque tournante alpine : transversales, nœuds ferroviaires et centrales électriques sont à la fois condition et force. Militairement, la Suisse n'est toutefois pas en mesure de les protéger seule — elles constituent donc une cible possible.
  • La puissance du libre-échange : qui, comme une entreprise ferroviaire nationale passant une grande commande, privilégie les fournisseurs indigènes, argumente selon la même logique qu'une politique douanière que l'on critique par ailleurs. L'idée d'une économie dirigée connaît une renaissance — en Suisse aussi.

Heureusement, le système ne tient pas au seul gouvernement : la Confédération est une collectivité portée et façonnée en commun par ses citoyens. La chose publique concerne tout le monde — les principes républicains seraient donc la voie pour protéger la sécurité et la prospérité.

Principe de milice : le service comme droit civique

L'armement du peuple faisait partie des revendications centrales du mouvement libéral au XIXe siècle ; le monopole de la violence devait passer au citoyen. L'État fédéral de 1848 a tenté de lier cette idée à la tradition militaire des états et de nouer un lien étroit entre la population et la défense. Une armée fédérale unifiée s'est heurtée à la conscience de soi des cantons.

Jusqu'au début des années 1990, une carrière suisse comprenait, à côté du métier, un service militaire et politique — et donc une part au pouvoir de la bourgeoisie. Le service favorisait la compréhension mutuelle par-delà les origines et les milieux ; les tentatives de division politique échouaient sur la connaissance personnelle.

Aujourd'hui, ce sont surtout des professionnels qui font de la politique, jusque dans les parlements de ville. Dans les associations, les syndicats et les organisations, beaucoup s'engagent, mais pas sur le chantier ni dans une responsabilité de conduite. Entre la politique, l'économie et l'armée, une distance malsaine s'est installée.

Davantage de milice redonnerait un contenu à la volonté de nation dans la guerre hybride de notre temps — plus efficacement que tous les avertissements contre la désinformation.

La coopération, expérience originelle de la Suisse

La Suisse primitive est née il y a plus de 700 ans comme une alliance de paix territoriale, qui s'est bientôt associée à des villes en plein essor. Une coopération entre partenaires de même esprit et sur pied d'égalité : voilà le fondement de la collectivité la plus durable d'Europe — et, selon l'auteur, à proprement parler le prolongement logique de l'idée d'État suisse à l'échelle européenne.

Mais la crainte de l'engagement contraignant a prévalu. C'est ainsi que la Suisse est parvenue, dans les années 1990, à sa position actuelle : pas d'adhésion à l'UE, mais des traités bilatéraux dont on pouvait tirer un optimum. La prospérité a crû, la liberté des vallées et des villes est restée préservée.

Or la Russie menace aujourd'hui la sécurité de l'Europe, mine le débat politique et sème le doute sur les institutions démocratiques. L'UE ne parvient pas à renouveler les promesses du projet de paix européen. La menace la plus dangereuse est aujourd'hui l'érosion de l'Europe : si l'UE se désagrège, la prospérité suisse est également en danger. Et sans l'OTAN, la protection de la défense collective fait défaut.

Il n'y a pas de sécurité en solitaire. Même armée jusqu'aux dents, la Suisse ne pourrait pas écarter sans partenaires une attaque contre la plaque tournante alpine — une coopération contraignante avec les voisins et les partenaires de valeurs est donc sa contribution à la stabilité et à la liberté de l'Europe.

L'esprit d'entreprise dans une situation mondiale paradoxale

La seconde présidence Trump crée une situation de départ proprement paradoxale : les États-Unis, avocats du libre-échange pendant des décennies, se tournent vers le protectionnisme — tandis que la Chine, précisément, prône de nouvelles formes de coopération. Un État fondé sur les valeurs des Lumières peut difficilement dénouer cette contradiction.

Là où l'État échoue sur les champs de tension, la responsabilité des individus demeure. L'auteur renvoie à des entrepreneurs suisses qui, de leur propre initiative, ont cherché l'accès à l'entourage du gouvernement américain : ils ont pris une responsabilité sans se transformer pour autant en mandataires du gouvernement.

Cela correspond à une Suisse issue des corporations d'artisans. Il est donc faux qu'une partie de la politique mise sur le prélèvement des bénéfices des entreprises tout en restreignant leur liberté d'un index moralisateur.

Ce n'est pas l'État qui fait la collectivité, mais la volonté des individus d'y prendre part.

Ce qui en découle

La vue depuis la salle du Conseil fédéral peut sembler menaçante. L'essentiel est que le gouvernement reconnaisse à temps ce qui menace — et que ni le Conseil fédéral ni les citoyennes et citoyens ne comptent sur le fait que d'autres arrangeront les choses.

La Suisse n'a pas besoin de se réinventer, mais elle doit rendre à ses piliers leur capacité de porter : l'État est responsable de la liberté, les entreprises de la prospérité.

Et la liberté appartient à qui la défend.

Sources

  1. 1 Georg Häsler : « Die Willensnation und die Weltunordnung. Machtpolitik und Protektionismus gefährden das schweizerische Erfolgsmodell. » NZZ Pro / Neue Zürcher Zeitung, lundi 17 novembre 2025, page 6 — disponible auprès de l'éditeur (en allemand).
  2. 2 Walter Thurnherr : « Wie der Bundesrat die Schweiz regiert und weshalb es trotzdem funktioniert » — considérations de l'ancien chancelier de la Confédération sur les mécanismes du pouvoir au Palais fédéral (en allemand).
  3. 3 Constitution fédérale de la Confédération suisse, préambule et dispositions relatives au Conseil fédéral, aux cantons et au service militaire obligatoire.

Contribution 03

La BRI — puissance financière internationale et la question de la souveraineté suisse

D'après Adam LeBor, Gian Trepp et Youssef Cassis

Résumé

En plein Bâle siège la Banque des règlements internationaux, la « banque des banques centrales ». Elle n'est pas un gouvernement mondial et ne peut imposer aucune loi à la Suisse. Elle pose néanmoins une question de fond : que signifie la souveraineté lorsque les règles naissent toujours davantage dans des instances internationales et qu'un pays reste juridiquement libre de s'y soustraire — mais que ce renoncement s'accompagne d'inconvénients économiques considérables ? Entre souveraineté formelle et souveraineté effective s'ouvre ainsi un écart qui pèse particulièrement lourd pour une démocratie directe.

Texte de référence

La BRI et la place financière suisse — pouvoir, statut spécial et contrôle démocratique

Version détaillée · PDF en allemand

L'étude complète derrière ce chapitre. Elle suit le chemin de la BRI, de la banque des réparations du plan Young à son rôle contesté sous la domination national-socialiste, de sa dissolution menacée à Bretton Woods à l'Union européenne des paiements, au comité Delors et au Comité de Bâle sur le contrôle bancaire. Une seconde partie porte le regard sur la place financière suisse, sa discrétion et les revers de celle-ci — et ramène les deux fils à une même question : qui contrôle le pouvoir lorsqu'il ne s'exerce plus exclusivement à l'intérieur de l'État national ?

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De la banque des réparations au centre de pouvoir international

La BRI a été créée en 1930 pour gérer les paiements de réparation allemands après la Première Guerre mondiale. Cette tâche a perdu son importance quelques années plus tard déjà. L'institution n'a pourtant pas disparu — elle s'est développée en un forum durable de la coopération internationale entre banques centrales.

Après la Seconde Guerre mondiale, elle a assumé d'importantes fonctions dans le trafic européen des paiements. Bâle est devenue plus tard un lieu de rencontre majeur des présidents des banques centrales européennes. Dans la préparation de l'union monétaire européenne, et donc indirectement sur le chemin de l'euro, la coopération bâloise construite au fil des décennies a également joué un rôle.

Après les crises bancaires internationales des années 1970, une tâche supplémentaire s'est ajoutée : la coordination de la surveillance bancaire. Le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire, rattaché à la BRI, a élaboré les standards connus sous les noms de Bâle I, Bâle II et Bâle III.

L'historien de l'économie Youssef Cassis décrit cette évolution avant tout de manière institutionnelle. Le journaliste Adam LeBor pose en revanche une question qui va plus loin : comment situer démocratiquement un tel développement du pouvoir, lorsqu'il s'accomplit largement en dehors du débat politique public ?

D'une institution au mandat étroitement délimité est né, pas à pas, un nœud central de l'ordre financier international.

Aucune obligation juridique — mais une pression d'adaptation bien réelle

Les standards élaborés à Bâle ne sont pas sans autre comparables à des lois étatiques. La BRI ne peut ni passer outre le Parlement suisse ni mettre hors d'effet une votation populaire. La Suisse reste formellement libre. Mais la question de la souveraineté n'est pas pour autant réglée.

Une place financière d'importance internationale peut difficilement se permettre d'ignorer durablement des règles centrales de la surveillance bancaire internationale. Si la Suisse ne reprenait pas des standards essentiels, il pourrait en résulter des désavantages pour ses banques, pour sa reconnaissance internationale ou pour l'accès à certains marchés.

Il naît ainsi une différence entre souveraineté formelle et souveraineté effective. Formellement, la souveraineté signifie : la Suisse décide elle-même. La souveraineté effective pose la question qui va plus loin : de quelles possibilités réalistes la Suisse dispose-t-elle pour décider autrement ?

C'est précisément cette distinction que la discussion politique sous-estime souvent.

Soft law — des règles sans législateur

Standards, recommandations et arrangements internationaux ne sont fréquemment pas directement contraignants. Ils peuvent néanmoins déployer un effet considérable. S'ils sont repris par des États importants, des banques centrales ou des organisations internationales, un standard commun se forme. Un pays qui s'en écarte doit se justifier ou compter avec des conséquences économiques.

Il en résulte une forme de production de normes située entre la coopération volontaire et le droit contraignant. Pour une démocratie représentative, c'est déjà un défi. Pour la Suisse et sa démocratie directe, la question se pose de manière plus aiguë encore, car la conception suisse de l'État suppose que le souverain puisse en dernier ressort décider des orientations essentielles.

Mais que se passe-t-il lorsque les principes décisifs ont déjà été négociés au niveau international avant même d'entrer dans le processus législatif suisse ?

Le souverain peut toujours dire oui ou non. Mais un non peut désormais être lié à des coûts si élevés que la marge de décision réelle s'est considérablement réduite.

La coopération internationale n'est pas le problème

Il serait toutefois erroné d'en conclure que la coopération internationale équivaut par principe à une perte de souveraineté. Les marchés financiers sont internationaux, les banques opèrent par-delà les frontières, une crise financière peut se transmettre d'un pays à l'autre en quelques heures. Des règles communes peuvent donc être nécessaires.

L'indépendance des banques centrales a elle aussi des raisons compréhensibles. Elle doit empêcher que les gouvernements n'instrumentalisent la politique monétaire à court terme, à des fins de politique partisane.

La question décisive n'est donc pas : coopération internationale, oui ou non ? Elle est : qui fixe les règles, avec quelle transparence, qui en porte la responsabilité politique, et quelles alternatives réelles restent à un État souverain ?

Cette manière de poser la question évite deux extrêmes : les institutions internationales n'ont besoin d'être présentées ni comme un gouvernement mondial secret ni comme de simples dispositifs techniques. La réalité se situe entre les deux — et c'est bien pour cela qu'elle mérite l'attention.

La place financière suisse et sa responsabilité particulière

« Swiss Connection » de Gian Trepp élargit l'examen d'une seconde dimension. Son enquête sur les revers de la place financière suisse montre comment flux de capitaux internationaux, discrétion bancaire, sociétés fiduciaires et structures offshore ont pu aussi être détournés pour le blanchiment d'argent, la corruption ou la dissimulation de valeurs patrimoniales.

BRI et criminalité financière ne doivent pas être confondues. Le point commun se situe à un autre niveau : la Suisse est depuis des décennies bien plus fortement intégrée dans les structures financières internationales que sa taille géographique et politique ne le laisserait supposer. Bâle représente la coopération entre banques centrales, Zurich, Genève et Lugano une place financière d'importance internationale.

La Suisse a ainsi considérablement profité de cette interconnexion internationale. Dans le même mouvement, elle en devient dépendante des évolutions et des standards internationaux.

La souveraineté ne signifie donc pas le repli. Elle signifie plutôt pouvoir déterminer soi-même, autant que possible, les conditions de la coopération internationale.

La véritable question du pouvoir

Le pouvoir politique est traditionnellement associé aux gouvernements, aux parlements et aux lois. Or, au XXIe siècle, l'influence naît toujours davantage aussi dans des organisations internationales, des comités d'experts, des autorités de surveillance et des réseaux. Ces institutions n'édictent pas nécessairement du droit directement contraignant — elles définissent des standards, élaborent des recommandations et coordonnent des façons de procéder. C'est précisément là que réside leur effet.

Le pouvoir ne signifie plus forcément aujourd'hui pouvoir ordonner quelque chose à un État. Le pouvoir peut aussi consister à façonner les conditions-cadres de telle sorte que certaines décisions apparaissent toujours davantage sans alternative.

La question de la souveraineté s'en trouve modifiée elle aussi. Il ne suffit plus de constater que la Suisse pourrait juridiquement décider librement. Ce qui est décisif, c'est de savoir si des décisions différentes sont encore réellement possibles dans la réalité politique.

Que signifie cela pour la Suisse ?

La BRI est un exemple particulièrement parlant d'une évolution qui touche désormais de nombreux domaines politiques. Toujours plus de problèmes sont coordonnés internationalement. Une part de la préparation des décisions politiques se déplace ainsi des parlements nationaux vers des structures internationales.

Cela n'est pas forcément négatif. Cela devient problématique là où ce déplacement conduit les procédures démocratiques nationales à ne plus faire que ratifier des décisions dont les conditions-cadres ont déjà été fixées ailleurs.

La démocratie directe ne vit pas seulement du droit de pouvoir voter. Elle vit de l'existence de véritables alternatives politiques. C'est pourquoi, pour chaque engagement international et chaque corpus de règles élaboré au niveau international, il ne faudrait pas seulement demander si la Suisse est juridiquement tenue de le reprendre. Trois autres questions sont au moins aussi importantes :

  • Qui a élaboré ces règles ?
  • Quelles conséquences apparaissent si la Suisse ne les reprend pas ?
  • Et quelle marge de manœuvre réelle reste-t-il ensuite au souverain suisse ?

Conclusion

La BRI n'est ni un gouvernement mondial secret ni une simple banque technique à Bâle. Elle est exemplaire d'une forme moderne d'influence internationale, qui fonctionne moins par des ordres directs que par la coopération, les standards, l'interconnexion institutionnelle et les dépendances économiques.

Quelle substance conserve la souveraineté lorsque des règles et des dépendances internationales préstructurent toujours davantage la marge d'action politique réelle ? Une démocratie directe vivante doit donc exiger plus que le droit formel de dire oui ou non au terme d'un processus politique. Elle doit veiller à l'endroit où naissent les règles, à qui participe à leur élaboration, et à la question de savoir si le souverain dispose encore de véritables alternatives.

Car la souveraineté ne se montre pas dans le fait qu'un État a théoriquement le droit de dire non. Elle se montre dans le fait qu'il a aussi pratiquement la possibilité de choisir sa propre voie.

Questions directrices du champ thématique

  • Quelles compétences relèvent aujourd'hui de la Confédération, des cantons et du corps électoral ?
  • Quels engagements internationaux agissent directement dans le droit interne ?
  • Où naissent des dépendances qui ne sont politiquement plus guère corrigeables ?