Contribution 01
Le souverain est-il vraiment souverain ?
D'après l'argumentation du Dr Milosz Matuschek, juriste et publiciste
Résumé
Souveraineté signifie : qui tranche en dernier ressort ? Dans une démocratie, cette question ne peut recevoir qu'une seule réponse — le citoyen. Or le pouvoir de décision se déplace toujours davantage du souverain vers des instances internationales, des tribunaux et des structures administratives. Le moyen le plus efficace en est l'état d'exception : plus une décision est importante, plus souvent elle est soustraite au processus démocratique ordinaire. Urgence sanitaire, urgence climatique, état de guerre — partout le même schéma. Et la menace ne vient plus depuis longtemps de l'extérieur seulement, mais avant tout de l'intérieur.
Texte de référence
« Wie souverän ist der Souverän? »
Dr Milosz Matuschek, juriste et publiciste · « Freischwebende Intelligenz » · en allemand
Le texte à la base de ce chapitre. Il ramène la question de la souveraineté à une seule décision — qui décrète l'état d'exception et suspend ainsi le droit — et l'éprouve sur des cas concrets : l'arrêt climatique de Strasbourg contre la Suisse, le pacte pandémique de l'OMS avec ses « recommandations contraignantes », l'état de guerre et ses parlements d'urgence. Son diagnostic : la décision ultime se déplace du citoyen vers les tribunaux, les instances internationales et les administrations — et la menace vient moins de l'extérieur que de l'intérieur.
Consulter le texte originalL'exception qui prouve tout
Qui détermine le moment où l'état d'exception juridique est décrété et où le droit se trouve ainsi suspendu ? Cette question touche au point du pouvoir de décision ultime dans l'État — et donc directement à celui de la souveraineté.
C'est au moment de l'exception que le véritable souverain entrerait en scène. Dans le cas exceptionnel, la décision se détache de la norme juridique ; l'autorité démontre que, pour créer du droit, elle n'a pas besoin d'avoir le droit pour elle. Telle est la doctrine de Carl Schmitt, l'un des juristes de droit public les plus controversés du XXe siècle — décrié par beaucoup en raison de son passé national-socialiste, mais influent jusqu'à aujourd'hui par la netteté de ses analyses.
Schmitt ne croyait pas à la démocratie parlementaire de type weimarien. L'idée de souveraineté populaire devait lui apparaître comme un concept de beau temps : lorsque tout se déroule sans heurts, l'ordre juridique s'applique — en cas d'urgence, autre chose. Celui qui décide de cet « autre chose » était pour lui le véritable souverain. Car à ses yeux, c'est l'exception qui prouve tout, et la règle qui ne prouve rien.
La question de la souveraineté se pose aujourd'hui sous des habits toujours nouveaux : dans le rapport entre Confédération et cantons, dans celui de l'État et du citoyen face à des structures supranationales telles que le Conseil de l'Europe, l'ONU, l'OMS, l'UE ou l'OTAN — et tout autant dans les questions de surveillance, de propriété des données et d'influence médiatique. Si la démocratie signifie souveraineté populaire, la décision ultime ne peut appartenir qu'au citoyen.
Un exemple : l'arrêt climatique de Strasbourg
En avril 2024, la Suisse a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg, au motif que le gouvernement n'aurait pas pris suffisamment de mesures pour écarter les conséquences du changement climatique. La plainte avait été déposée par un groupe d'aînées suisses pour le climat. La Cour interprète la Convention européenne des droits de l'homme en dernière instance et constate les violations — sans toutefois disposer d'un accès administratif direct aux centres de décision nationaux.
Ce cas recèle déjà un problème de souveraineté. L'arrêt ne prescrit rien à la Suisse, mais il a une valeur de signal et la place sous pression. Que se passe-t-il si le Conseil fédéral met alors en chantier de nouvelles lois sur la protection du climat ? La Cour disposerait-elle ainsi d'une sorte de droit d'initiative, par-dessus la tête du corps électoral ?
Et plus loin : que se passerait-il si une telle loi était renversée par un référendum — si les citoyennes et citoyens exerçaient donc un droit constitutionnel et refusaient la mise en œuvre de l'arrêt de Strasbourg ? N'aurait-on pas alors la situation singulière où la volonté du peuple constituerait elle-même une violation des droits de l'homme ?
Cela entre en collision avec la fonction classique des droits de l'homme : être des droits de défense du citoyen contre les atteintes de l'État à sa liberté. Nous vivons une époque de collisions permanentes de souveraineté et de déplacement des centres de pouvoir, du citoyen vers des structures administratives de décision, des fondations et des organisations.
Une menace venue de l'intérieur
La souveraineté est comprise, en diverses variantes, comme le pouvoir suprême, juridiquement indépendant et non dérivé. L'instance qui tranche en dernier ressort les affaires les plus importantes est le souverain ; tous les autres sont — ouvertement ou de manière voilée — des subordonnés.
Cette souveraineté est aujourd'hui menacée en plusieurs endroits à la fois. Elle fait défaut lorsqu'on n'a pas le droit de faire ce que l'on veut. Elle fait défaut là aussi où l'on a le droit, mais où l'on ne devrait de préférence pas le vouloir — par exemple sous l'effet d'influences manipulatrices sur la formation de la volonté. Et enfin là où, de fait, on ne peut pas, même en ayant le droit, parce que la décision souveraine aurait des coûts subséquents trop élevés : isolement international, boycott, mise au ban.
Classiquement menacée de l'extérieur, la souveraineté l'est de plus en plus souvent de l'intérieur. Que les démocraties puissent mourir n'est pas un secret — Steven Levitsky et Daniel Ziblatt l'ont décrit. Depuis la théorie du cycle des constitutions chez Polybe et Cicéron, ou depuis les théories des élites de Pareto, Mosca et Michels, il est incontesté que les démocraties peuvent aussi se déliter de l'intérieur, dès qu'elles commencent à trahir leurs valeurs fondamentales.
Pour le politologue Sheldon Wolin, la liaison entre politique et économie engendre une « Democracy Inc. » qui, comme totalitarisme inversé, migre vers les structures bureaucratiques.
La dégénérescence de la démocratie commence par la trahison du souverain lui-même. Ce n'est plus lui qui gouverne alors, mais toujours davantage un dictat de l'opinion publique — un comité en séance permanente, où le bien du moment est redéfini chaque jour.
L'état d'exception fait basculer l'interrupteur
L'état d'exception a une fonction de charnière : il permet de placer le système existant dans une sorte de narcose. Il attire par la promesse d'un pouvoir presque illimité. Ce qui suit n'est pas l'anarchie, mais la « décision politique », qui s'oblige elle-même à faire ce qui est juste et nécessaire pour préserver l'ordre.
En politique, il semble exister des sujets de premier et de second ordre. Les sujets de second ordre se règlent après un bras de fer politique, dans les canaux du droit et sous l'habit d'une procédure établie : on débat, on négocie, on cherche des alternatives et des compromis, on vote à la fin. Le processus démocratique ordinaire, en somme.
Les sujets de premier ordre sont ceux dont l'importance est telle que le résultat est fixé d'avance — et que le processus politique ordinaire représenterait un risque, parce qu'il pourrait conduire à s'écarter de ce résultat. Ici, on quitte le domaine du politique, c'est-à-dire du processus en quête d'alternatives.
Le moyen de prédilection pour faire passer les sujets de premier ordre est l'état d'exception. Il profane le processus démocratique, ou du moins le rabaisse. Car ce processus existe précisément pour produire, par le discours et la contradiction, la thèse et l'antithèse, l'essai et l'erreur, une décision objectivement meilleure qu'un acteur isolé ne pourrait jamais la prendre avec son savoir limité. L'état d'exception brise la forme existante et fonde la nouvelle sur la nécessité et l'urgence.
C'est là un angle mort paradoxal des constitutions modernes : plus une décision est importante, plus elle se prend de manière antidémocratique. Et cela vaut même lorsque l'urgence invoquée n'est qu'un prétexte — car les procédures démocratiques pourraient elles aussi, en cas de nécessité, se dérouler rapidement.
Urgence sanitaire : le pacte pandémique
Un pacte pandémique est négocié entre l'OMS et ses États membres, auquel s'ajoute une révision du Règlement sanitaire international. Il est prévu que le directeur général de l'OMS déclare la pandémie à l'échelle mondiale et prescrive des mesures.
Les États membres « doivent », selon les termes du texte, « suivre les recommandations » de l'OMS. Une formule hybride : des recommandations ne sont justement pas contraignantes — mais celui qui doit les suivre se trouve tout de même placé au bout d'une chaîne normative.
Les doutes d'un État membre quant à la légitimité d'une décision de l'OMS, un droit d'accès à la divulgation des bases de décision, ou même un contrôle juridique devant une instance indépendante ne semblent pas prévus. Des « recommandations contraignantes » constituent ainsi une offre que la politique ne peut refuser — et c'est là que réside l'atteinte à la démocratie et à la souveraineté.
Le Covid a été la répétition générale d'un gouvernement de la science — sans qu'il s'agisse réellement de science : la « team science » politique n'écoutait pas la science, elle tenait sa propre cuisine scientiste.
Urgence climatique et autres champs d'application
Peu après les confinements liés au Covid, des tenants de la ligne dure ont mis le « confinement climatique » en discussion. Le ministre allemand de la santé annonçait que l'on serait désormais toujours en état d'exception ; le chancelier, de son côté, ne connaissait plus de lignes rouges. Le Covid fait ainsi manifestement office de matrice pour d'autres crises — réelles ou fabriquées. Aux côtés des médias, la jurisprudence contribue elle aussi avec zèle à fonder l'emprise du mouvement climatique.
Un autre champ est l'autodétermination au sens étroit. En Allemagne, une loi sur l'autodétermination a été adoptée, qui permet de changer la mention du sexe. L'autodétermination sonne comme la souveraineté — mais là où l'identité devient, dès le plus jeune âge, l'objet d'influences médiatiques et propagandistes, c'est une porte d'entrée pour l'influence extérieure qui s'ouvre, non pour l'autodétermination.
Tous ces champs ont le même schéma en commun : une nécessité déclarée supérieure fixe le résultat avant même que le processus politique ne commence.
État de guerre — et ce qui s'ensuit
La guerre est le père de toutes choses, savait Héraclite. Elle est aussi le père de l'État autoritaire. Il est frappant de constater que de nombreux éléments des débats sur le Covid, le climat ou la transidentité rappellent un espace de discussion en état de guerre : qui exprime une critique aide l'ennemi. Le sort des « traîtres » est le même dans toutes les guerres.
La guerre qui se poursuit entre la Russie et l'Ukraine, ainsi que le conflit larvé au Proche-Orient, peuvent facilement conduire à une situation de déclarations de guerre formelles. En état de guerre, l'Allemagne voit entrer en fonction un parlement d'urgence, la « commission commune » — un organe de 48 personnes qui ressemble davantage à un grand gouvernement. Qui garde en mémoire l'influence des conseils d'experts proches du gouvernement pendant le Covid sait ce qu'il resterait alors de la formation démocratique de la volonté.
Le possible coup de tonnerre pour la démocratie se lit, en langage de juriste, comme une épitaphe : « Les législatures du Bundestag ou des représentations populaires des Länder qui expirent pendant l'état de défense prennent fin six mois après la fin de l'état de défense. » — article 115h de la Loi fondamentale allemande.
L'inhumation se ferait sans la présence des intéressés. La question est donc : où était le véritable souverain, celui qui aurait pu l'empêcher ?
Le long chemin vers la souveraineté commence au moment de la résistance.
Suggestions de lecture
- Milosz Matuschek : Wenn's keiner sagt, sag ich's. Verengte Räume – Absurde Zeiten, Mayence 2022 (en allemand)
- Milosz Matuschek : Stromaufwärts zur Quelle. Freischwebende Gedanken zur Dauerkrisenzeit, Norderstedt 2023 (en allemand)
Sources
- 1 Milosz Matuschek : « Wie souverän ist der Souverän? ». Le Dr Milosz Matuschek est juriste et publiciste, éditeur de « Freischwebende Intelligenz » et auteur de plusieurs ouvrages (en allemand).
- 2 Carl Schmitt : Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig 1922.
- 3 Steven Levitsky, Daniel Ziblatt : La mort des démocraties, 2018.
- 4 Cour européenne des droits de l'homme, arrêt du 9 avril 2024 (Association Aînées pour la protection du climat Suisse et autres contre la Suisse).
- 5 Organisation mondiale de la santé : accord sur les pandémies et Règlement sanitaire international révisé.