Quo vadis Schweiz
Accord-cadre de l'UE

Mise en perspective et effets

A

Développement chronologique de l'UE

De la Communauté du charbon et de l'acier en 1952 au traité de Lisbonne — comment une communauté économique est devenue un ordre juridique propre.

En bref

L'Union européenne s'est construite par étapes : en 1952 la Communauté du charbon et de l'acier, en 1958 la Communauté économique, en 1967 le traité de fusion, en 1986 l'Acte unique européen avec le marché intérieur, en 1993 l'Union de Maastricht et en 2009 le traité de Lisbonne. D'un regroupement fonctionnel et économique est né progressivement un ensemble d'États doté d'un ordre juridique propre, dont le droit revendique la primauté sur le droit national. Pour la Suisse, cette évolution est centrale, car la reprise dynamique du droit ferait d'elle de fait une partie de ce système, sans qu'elle en codécide l'orientation.

Les étapes de l'intégration

Année Traité et étape Objectif
1952 — CECATraité instituant la Communauté européenne du charbon et de l'acier : mise en commun des industries du charbon et de l'acierPaix et sécurité
1958 — CEETraités de Rome (traités CEE et Euratom) pour une politique commune en matière douanière, commerciale, agricole et des transportsProspérité
1967 — CETraité de fusion : Commission commune et Conseil commun pour la CEE, Euratom et la CECAModernisation des institutions, prospérité
1986 — AUEActe unique européen : marché intérieur avec les quatre libertés de circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitauxProspérité
1993 — UETraité de Maastricht : renforcement du Parlement européen par la procédure de codécision, extension à la défense ainsi qu'à la justice et aux affaires intérieures, préparation de l'euroUnion politique, modernisation des institutions, sécurité, prospérité
2009 — UETraité de Lisbonne : renforcement du Parlement, décisions à la majorité au Conseil, initiative citoyenne européenne, président du Conseil européen, haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécuritéEfficacité du processus décisionnel, démocratisation

Jean Monnet et le discours de Schuman

Jean Monnet est considéré comme la force unificatrice à l'heure de la naissance de l'Union européenne. Il est l'auteur du plan Schuman, qui a conduit à la mise en commun de l'industrie lourde de l'Europe occidentale.

Monnet a quitté l'école à seize ans et a parcouru le monde comme négociant en cognac, puis comme banquier. Pendant les deux guerres mondiales, il a occupé des positions élevées dans la coordination de la production industrielle en France et au Royaume-Uni. Comme conseiller principal du gouvernement français, il a joué un rôle déterminant dans le discours de Schuman du 9 mai 1950, qui a conduit à la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier. De 1952 à 1955, il a présidé son organe exécutif.

Le traité de Rome

Le 1er janvier 1958, le traité de Rome est entré en vigueur. Il a posé la première pierre de l'UE actuelle. Dans les années précédentes, le regroupement européen avait, avec la Communauté du charbon et de l'acier, une nature avant tout économique ; Robert Schuman avait déjà présenté un plan en ce sens en mai 1951. La Journée de l'Europe, le 9 mai, rappelle ce point de départ.

Au cours des années suivantes, le regroupement s'est développé en une organisation qui offre à ses citoyennes et citoyens un haut niveau de sécurité sociale et de prospérité. Avec l'élévation du niveau de vie, les efforts en faveur des droits sociaux se sont accrus ; la promotion de la démocratie, des droits humains et de la société civile ainsi que la lutte contre les discriminations ont pris davantage de place.

Motifs de l'intégration d'après-guerre

Les motifs initiaux — après deux guerres mondiales dévastatrices, instaurer la paix entre les États membres et faire avancer la reconstruction économique — se sont réalisés. Le marché intérieur introduit en 1993 comprend, depuis l'Acte unique européen de 1986, les quatre libertés : non seulement les marchandises, mais aussi les personnes, les capitaux et les services peuvent franchir librement et sans restriction les anciennes frontières. Dès 1999 s'y est ajoutée une monnaie commune, l'euro, à laquelle tous les États membres ne participent toutefois pas.

La dénomination d'Union européenne date de l'entrée en vigueur du traité de Maastricht en 1993. Ce changement de nom indique que la communauté économique est devenue un ensemble d'États doté de compétences étendues, dans lequel directives et règlements européens s'appliquent dans tous les États — sans que les parlements des États membres se prononcent à leur sujet. Depuis Maastricht, l'UE dispose en outre de compétences en matière de politique étrangère et de sécurité commune ainsi qu'en politique intérieure et judiciaire.

Intergouvernemental et supranational

Les décisions intergouvernementales naissent de négociations entre les gouvernements des États de l'UE et ne sont contraignantes que si tous les États membres les reconnaissent — comme dans le cas des sanctions.

Les décisions supranationales naissent dans les institutions européennes, pour l'essentiel dans le triangle formé par le Parlement, la Commission et le Conseil des ministres, et sont directement contraignantes pour tous les États membres. Elles portent sur les champs que les membres ont transférés à l'UE dans les traités européens — avant tout les règles de l'ordre économique européen.

Le traité de Lisbonne

Le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 et en vigueur depuis le 1er décembre 2009, constitue la base juridique actuelle de l'Union européenne. Il a réformé l'UE après l'échec de la Constitution européenne, en modifiant le traité sur l'Union européenne et le traité instituant la Communauté européenne — aujourd'hui traité sur le fonctionnement de l'Union européenne.

Principales nouveautés et objectifs :

  • Démocratie renforcée : revalorisation du Parlement européen, introduction de l'initiative citoyenne, association plus étroite des parlements nationaux.
  • Plus d'efficacité : président permanent du Conseil européen et haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.
  • Prise de décision : double majorité de 55 pour cent des États membres représentant 65 pour cent de la population.
  • Caractère juridique : l'UE succède juridiquement à la Communauté européenne, la Charte des droits fondamentaux devient contraignante.

Une appréciation critique : Philippe de Villiers

L'ancien député au Parlement européen Philippe de Villiers a présenté en 2019 une analyse critique et de facture investigative de la construction européenne. Sa thèse : le récit officiel de la construction de l'Europe reposerait sur un mensonge entretenu pendant des décennies. Pour ses recherches, il a dépouillé des archives et des documents notamment à Stanford, Berlin et Moscou.

Au centre de son exposé se trouvent notamment :

  • Le rôle des « pères de l'Europe » : Jean Monnet et Robert Schuman sont présentés comme fortement influencés par les États-Unis ; de Villiers affirme l'existence de liens dissimulés avec la CIA et des cercles de financement américains.
  • Walter Hallstein est mis en relation avec des contacts et des activités durant la période nazie, que l'auteur interprète comme pertinents pour la politique européenne ultérieure.
  • Dissimulation et influence secrète : mémoires apocryphes, fonds occultes, réseaux tenus secrets et documents soustraits.
  • Le présent : critique de la Commission européenne, jugée globaliste et favorable à la migration, ainsi que de l'influence de réseaux élitaires.

Cet exposé restitue la position de l'auteur et doit être lu comme tel — et non comme un état établi de la recherche.

L'UE aujourd'hui : du marché au système

Le point de départ était une communauté économique, non un État. L'Union européenne actuelle remonte à la Communauté économique européenne de 1958. L'objectif d'alors : un marché commun, la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes, ainsi que l'imbrication économique comme instrument de paix — pas d'union politique, pas de constitution commune, pas de pouvoir étatique central. La CEE était expressément conçue de manière fonctionnelle et économique.

Un mécanisme s'est toutefois enclenché très tôt, que la science politique nomme intégration fonctionnelle : lorsque les marchés sont unifiés, il faut des règles communes — et celles-ci exigent des institutions, une exécution et une interprétation.

Sont ainsi apparus, pas à pas :

  • des compétences supranationales
  • un espace juridique propre
  • des institutions à logique propre

Avec le traité de Maastricht, la CEE est officiellement devenue l'Union européenne. S'y sont ajoutés :

  • la citoyenneté de l'Union
  • la monnaie commune
  • le plafond d'endettement public de 3 pour cent au maximum du produit intérieur brut
  • une politique étrangère, de sécurité et intérieure partiellement commune
  • l'extension des décisions à la majorité à la politique environnementale, au marché intérieur et à la protection des consommateurs

L'idée des « États-Unis d'Europe »

L'expression est ancienne : Winston Churchill l'a utilisée en 1946, des penseurs fédéralistes l'ont reprise après la Seconde Guerre mondiale. Il s'agissait d'un État européen fédéral sur le modèle américain, avec des compétences claires, un parlement, un gouvernement et une constitution.

Pourquoi cela est politiquement contesté :

  • transfert de compétences sans contrôle démocratique équivalent
  • primauté du droit de l'UE sur le droit national
  • découplage de la souveraineté populaire et du niveau de décision
  • intégration par la jurisprudence plutôt que par le vote populaire

Le point de vue favorable oppose à cela :

  • les États-nations sont seuls trop faibles — géopolitiquement, technologiquement, en matière climatique
  • des règles communes créent de la stabilité
  • le fédéralisme comme modèle de paix et de puissance
  • à long terme, davantage de démocratie est possible à l'échelon de l'UE

Ce qui est décisif, c'est ce qui manque : la clarté démocratique. L'UE évolue

  • de facto vers une forme étatique
  • de jure de manière contractuelle et technocratique
  • de manière démocratiquement fragmentée

Cela la distingue des fédérations classiques comme les États-Unis.

Portée pour la Suisse

Pour la Suisse, cette question est centrale, parce qu'elle

  • n'a pas voulu adhérer à un État fédéral
  • mais devient de fait, par la reprise dynamique du droit, une partie du système
  • sans en codécider l'orientation

Comparaison : la CEE de 1958 et l'UE d'aujourd'hui

Idée directrice et objectifs :

Aspect Communauté économique européenne Union européenne aujourd'hui
Idée directriceCoopération économiqueCadre politique et juridique
Objectif premierMarché communIntégration du marché, du droit et de la politique
Idée de paixPar le commerce et les interdépendancesPar les institutions et le droit
But finalOuvert, limitéUnion implicitement approfondie

La CEE était un moyen — l'UE est de plus en plus un système.

Nature juridique et souveraineté

Aspect CEE UE aujourd'hui
Caractère juridiqueTraité de droit internationalOrdre juridique autonome
Primauté sur le droit nationalNonOui — le droit de l'UE prime
Transfert de compétencesÉtroitement limitéDynamique et extensible
Récupération des compétencesPolitiquement possibleDe fait fortement restreinte

Institutions et répartition du pouvoir

Sont particulièrement marquants :

  • le droit d'initiative de la Commission
  • la compétence d'interprétation de la Cour de justice européenne
  • les décisions à la majorité, de plus en plus nombreuses
Aspect CEE UE aujourd'hui
ExécutifDomination du Conseil des ministresCommission avec monopole d'initiative
LégislatifNationalParlement européen et Conseil
JudiciaireTribunaux nationauxCour de justice européenne avec décision finale
Contrôle démocratiqueNationalÀ plusieurs niveaux, fragmenté

Démocratie et légitimation

Aspect CEE UE aujourd'hui
SouverainÉtats membresSouveraineté partagée, diffuse
Votations populairesPossibles au niveau nationalPratiquement pas à l'échelon de l'UE
ParlementPas de rôle centralPlus fort, mais sans compétence pleine
PeupleClairement nationalEuropéen, non clarifié

Domaines politiques

Domaine CEE UE aujourd'hui
Commerce et marché intérieurOuiOui
AgricultureOuiOui
MonnaieNonOui — zone euro
Migration et asileNonPartiellement
Justice et affaires intérieuresNonDe plus en plus
Politique étrangère et de sécuritéNonCoordonnée, partiellement intégrée
Politique numérique, climatique et socialeNonÉlément central

Dynamique et caractère général

Aspect CEE UE aujourd'hui
Logique d'intégrationContractuelle et statiqueContractuelle et dynamique
Reprise du droitCas par casContinue, systémique
ÉlargissementNégocié politiquementPréstructuré politiquement et juridiquement
Correction de capPlus simpleTrès difficile
TypeCommunauté économiqueSystème quasi fédéral
ÉtaticitéAucunePartielle
SouverainetéNationalePartagée
DémocratieAncrée au niveau nationalÀ plusieurs niveaux, indirecte
Transparence du but finalÉlevéeFaible

Sources

  1. 1 Union européenne — Histoire et fondements de l'Union
  2. 2 Traité de Lisbonne : traité sur l'Union européenne (TUE) et traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE)
  3. 3 Philippe de Villiers : analyse critique de la genèse de l'Union européenne, 2019