Est-ce une thèse hasardeuse que d’affirmer que le Conseil fédéral et l’administration mettent en place, à long terme, des structures qui pourraient rappeler un « ministère de la Vérité » ? À première vue, la question peut paraître provocante. Si l’on considère toutefois ensemble les développements actuels, un examen plus attentif s’impose.
Avec la Stratégie de politique de sécurité 2026, la Confédération veut détecter et combattre plus systématiquement les activités d’influence et la désinformation. L’échange entre l’administration et la science est institutionnalisé, le service de renseignement doit recevoir des tâches supplémentaires, la population doit être davantage sensibilisée et l’éducation politique doit être mise à contribution. Parallèlement, le projet de loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche (LPCom ; en allemand KomPG) crée un nouveau cadre réglementaire pour les grandes plateformes numériques.
Chacune de ces mesures peut, prise isolément, se justifier par la protection de la démocratie et de la libre formation de l’opinion. Ce qui est déterminant, c’est toutefois leur effet d’ensemble.
Où passera à l’avenir la limite entre la défense légitime de l’État contre la manipulation étrangère et l’évaluation de ce qui est vrai, faux ou considéré comme « désinformation » ? Qui trace cette limite — et qui contrôle ceux qui la tracent ?
Dans une démocratie directe en particulier, on ne devrait pas attendre que la liberté d’expression soit restreinte pour en parler. La question décisive est plutôt la suivante : quelles structures étatiques se mettent en place aujourd’hui — et quelles possibilités ouvriront-elles demain ?
01 Ce que la LPCom doit réellement régler
La loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche (LPCom) est en préparation. Le Conseil fédéral a ouvert la consultation le 29 octobre 2025 ; elle s’est achevée le 16 février 2026. La Confédération dépouille actuellement les prises de position. Selon sa planification annuelle, le Conseil fédéral entend prendre connaissance des résultats d’ici fin 2026 et décider de la suite. Il n’existe donc ni loi suisse sur les plateformes adoptée ni message au Parlement ; le DETEC a confirmé le 9 septembre 2026 que les travaux sont en cours.4
L’avant-projet ne couvre pas l’ensemble d’Internet, mais les très grandes plateformes de communication et les très grands moteurs de recherche. Le seuil est fixé à au moins 10 % de la population suisse en moyenne par mois, soit actuellement quelque 900 000 utilisatrices et utilisateurs. Sont surtout visés des services comme Facebook, Instagram, YouTube, TikTok, X ou Google.
| Domaine | Prévu dans l’avant-projet |
|---|---|
| Suppression de contenus | La plateforme doit informer l’utilisatrice ou l’utilisateur et motiver sa décision |
| Blocage de comptes | Obligation de motiver |
| Réclamations | Procédure interne de réclamation |
| Litiges | Règlement extrajudiciaire des litiges |
| Contenus présumés illicites | Système de signalement |
| Publicité | Obligations de signalement et de transparence |
| Algorithmes et systèmes de recommandation | Obligations de transparence |
| Publicité politique et commerciale | Registre public de la publicité |
| Recherche | Accès à certaines données des plateformes |
| Surveillance | Compétences de surveillance pour les autorités fédérales |
| Plateformes étrangères | Représentation légale en Suisse |
La justification du Conseil fédéral est remarquable : la loi doit expressément protéger aussi la liberté d’opinion et d’information, en empêchant les plateformes de supprimer des contenus ou de bloquer des comptes selon des règles totalement opaques.
02 Où se situe la controverse sur la liberté d'expression
D’un côté, le projet doit renforcer la liberté d’expression : si une contribution critique est supprimée, la plateforme doit motiver sa décision et la personne concernée dispose d’une procédure de réclamation. De l’autre, un effet inverse est possible. Les plateformes doivent mettre en place des systèmes de signalement pour les contenus présumés illicites ; sont cités notamment la diffamation, l’injure ainsi que la discrimination et l’incitation à la haine. Des risques réglementaires élevés conduiront-ils, dans le doute, à supprimer davantage que nécessaire ?
La consultation fait apparaître trois lignes
L’UDC rejette le projet et met expressément en garde contre le surblocage (« overblocking »), l’influence de l’État sur le couloir des opinions admises, les compétences étendues de l’Office fédéral de la communication (OFCOM) et d’éventuels blocages de réseau.1 Des organisations comme AlgorithmWatch Suisse et la Digitale Gesellschaft le saluent au contraire précisément comme un instrument de protection des droits fondamentaux et de la liberté d’expression, et demandent en partie des règles plus étendues, par exemple pour les systèmes d’IA.2 Economiesuisse soutient l’objectif sur le principe, mais juge le projet excessif sur plusieurs points et veut limiter la réglementation à des standards minimaux de procédure.3
Deux extensions se dessinent : l’IA et la protection de la jeunesse
Le débat ne concerne plus seulement Facebook, X ou TikTok. Plusieurs participants à la consultation demandent que l’IA générative et les fonctions d’IA intégrées aux moteurs de recherche et aux plateformes soient également couvertes ; AlgorithmWatch, la Digitale Gesellschaft, la Stiftung für Konsumentenschutz et Opendata.ch citent expressément Grok sur X et les fonctions d’IA de Google. D’une réglementation classique des réseaux sociaux pourrait naître, à plus long terme, une réglementation nettement plus large de la diffusion numérique de l’information.
La protection de la jeunesse exerce elle aussi une pression en faveur d’une extension. La Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse demande notamment que les plateformes appliquent des procédures de modération des contenus afin de détecter les contenus illicites ou préjudiciables si possible avant même leur publication. Elle souhaite en outre étendre en partie la réglementation aux plateformes situées en dessous du seuil actuel de 10 %.
Cela montre la dynamique : le projet de loi initial est relativement étroit. Dès la première consultation, des demandes visent pourtant à étendre son champ d’application, ses contenus et les obligations de modération préventive. Cela ne signifie pas que le Conseil fédéral les reprendra — mais il convient de les suivre.
03 Pas de diktat de Bruxelles — et pourtant proche de l’UE
L’OFCOM déclare lui-même que le projet suisse a une orientation plus étroite que le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act, DSA). Il s’inspire du DSA là où la Confédération le juge pertinent, mais se concentre surtout sur la communication publique et la formation de l’opinion ; le DSA va nettement plus loin et comprend par exemple des règles sur les produits illicites ou dangereux. La LPCom ne fait actuellement pas partie du paquet Suisse–UE, et ce paquet ne fait pas automatiquement du DSA du droit suisse.
L’observation de fond reste intéressante : sur le plan réglementaire, la Suisse évolue en partie dans la même direction que l’UE, même sans obligation formelle de reprise. Une distinction claire s’impose donc :
- 1 Reprise directe du droit Que la Suisse doit-elle effectivement reprendre en vertu d’un accord ?
- 2 Reprise dynamique du droit Où un accord oblige-t-il la Suisse à reprendre en principe les développements du droit européen pertinent ?
- 3 Reprise autonome Où la Suisse adopte-t-elle volontairement des règles semblables à celles de l’UE, alors qu’aucune obligation contractuelle n’existe ?
Pour la LPCom, nous nous trouvons aujourd’hui principalement dans le troisième cas. C’est précisément cette distinction qui rend une analyse critique crédible : nul besoin d’affirmer que Bruxelles impose la LPCom à la Suisse pour poser la question légitime de savoir pourquoi la réglementation numérique suisse s’oriente de plus en plus sur des modèles européens — et quelles conséquences à long terme cela peut avoir pour la liberté d’expression, la surveillance étatique et la souveraineté numérique.
04 Stratégie de politique de sécurité 2026 : M2 à M4 et mesures complémentaires
Le lien entre la LPCom et la politique de sécurité ne relève plus de la seule interprétation. Dans la Stratégie de politique de sécurité 2026, adoptée le 18 septembre 2026, le projet de LPCom est expressément cité comme un instrument qui, par des rapports de transparence et des évaluations des risques, peut contribuer à l’analyse des activités d’influence et de la désinformation.5
Le Conseil fédéral y adopte une conception nettement élargie de la sécurité : outre les dangers militaires, les cyberattaques, le sabotage, l’espionnage et en particulier les activités d’influence et la désinformation sont traités comme des menaces hybrides. La stratégie comprend 10 objectifs et 46 mesures ; sa mise en œuvre a déjà commencé. Pour la liberté d’opinion et d’information, ce sont surtout les mesures M2 à M4 ainsi que trois projets complémentaires qui comptent.
M2 Combattre les activités d’influence et la désinformation
- Ce que prévoit la Confédération
- Groupe de travail interdépartemental institutionnalisé, mesures préventives et réactives continues, association des cantons et de la science, échanges internationaux renforcés.
- Lien avec la LPCom
- La LPCom crée en parallèle des structures de transparence, de signalement et d’évaluation des risques auprès des grandes plateformes.
Question critique: Où s’arrête la défense légitime contre la manipulation étrangère, et où commence l’observation par l’État de l’espace informationnel politique ?
Complément Service de renseignement
- Ce que prévoit la Confédération
- Le Conseil fédéral soutient une nouvelle tâche explicite dans la loi sur le renseignement, afin que le Service de renseignement de la Confédération (SRC) puisse détecter et prévenir tôt les menaces liées aux activités d’influence.
- Lien avec la LPCom
- Ne fait pas partie de la LPCom, mais du même environnement de politique de sécurité.
Question critique: Quelle sera l’étroitesse de la définition de l’« influence » — et comment l’expression légitime d’opinions politiques sera-t-elle protégée ?
M3 Information et sensibilisation
- Ce que prévoit la Confédération
- La Confédération informe le public et les autorités sur la désinformation ; la prévention et la résilience doivent être renforcées.
- Lien avec la LPCom
- La stratégie cite expressément la LPCom : rapports de transparence et évaluations des risques peuvent contribuer à l’analyse de telles activités.
Question critique: Qui définit le risque — et selon quels critères ?
Complément Domaine de la formation
- Ce que prévoit la Confédération
- Des champs d’action pour un usage critique de l’information et la détection de la désinformation sont développés.
- Lien avec la LPCom
- Pas de réglementation directe des plateformes, mais partie de la stratégie d’information.
Question critique: Compétence médiatique promue par l’État — ou cadre d’interprétation coloré par l’État ?
M4 Communication de la Confédération
- Ce que prévoit la Confédération
- La Confédération doit informer régulièrement, en temps utile et aussi directement que possible par différents canaux.
- Lien avec la LPCom
- Complète la politique des plateformes et de l’information.
Question critique: Reste-t-il suffisamment de place pour des interprétations concurrentes au sein de la société ?
Complément Éducation à la politique de sécurité
- Ce que prévoit la Confédération
- Un moyen d’enseignement sur la politique de sécurité suisse est actualisé périodiquement.
- Lien avec la LPCom
- Complète les mesures de sensibilisation et d’information.
Question critique: Comment la pluralité et l’équilibre politique sont-ils garantis ?
Particulièrement révélateur : la Confédération établit elle-même le lien. La mesure M3 indique que des dispositions de la future LPCom — en particulier les rapports de transparence et les évaluations des risques — pourraient contribuer indirectement à mieux analyser les activités d’influence. La ligne qui va de la politique de sécurité à la réglementation des plateformes, en passant par la désinformation, est ainsi tracée dans le texte même.
05 Une nouvelle architecture de l'information de la Confédération
Si l’on rassemble les différents développements, on obtient une image en six étapes :
Figure · 1
L’architecture de l’information de la Confédération en six étapes
- 01 Détecter La Confédération développe sa compréhension de la situation. Différentes images partielles doivent être réunies et une présentation électronique de la situation perfectionnée.
- 02 Analyser Un groupe de travail interdépartemental institutionnalisé se consacre aux activités d’influence et à la désinformation ; l’échange entre la Confédération et la science est institutionnalisé.
- 03 Saisir par le renseignement Le Conseil fédéral soutient une extension de la loi sur le renseignement afin que le SRC puisse expressément détecter et prévenir tôt les menaces liées aux activités d’influence.
- 04 Réglementer les plateformes La LPCom doit créer des rapports de transparence, des évaluations des risques, des mécanismes de signalement et de réclamation ainsi que d’autres obligations pour les grandes plateformes. La stratégie en rattache expressément une partie à la problématique de la désinformation.
- 05 Sensibiliser la population La Confédération veut informer régulièrement le public et les autorités sur l’influence et la désinformation.
- 06 Associer la formation La stratégie prévoit des champs d’action en matière de prévention et de résilience dans le domaine de la formation. Le moyen d’enseignement sur la politique de sécurité est actualisé périodiquement ; le Secrétariat d’État à la politique de sécurité (SEPOS) et la Haute école pédagogique de Lucerne ont publié en juillet 2026 une nouvelle édition de « Wie sicher sind wir? ».
Vu dans son ensemble, il en résulte un développement bien plus vaste qu’une « loi sur les réseaux sociaux » isolée. Il faut toutefois tracer ici une limite : le SEPOS définit expressément de manière plus étroite l’angle de la politique de sécurité. La Confédération déclare qu’en matière d’activités d’influence, elle s’occupe d’activités étatiques, en particulier étrangères, qui agissent de manière manipulatrice sur la Suisse ; la défense ouverte et légitime d’intérêts en est expressément distinguée, et l’objectif affiché est la protection de la libre formation de l’opinion.6
Qui déterminera à l’avenir à partir de quand une information n’est plus une composante légitime du débat politique, mais est classée comme désinformation, propagande ou influence pertinente pour la politique de sécurité ?
Ce n’est pas une question théorique, car cette classification sera à l’avenir organisée de manière plus institutionnelle.
06 Cinq questions avant la décision
La stratégie poursuit deux objectifs à la fois : la liberté d’opinion et les processus démocratiques doivent être protégés contre la manipulation étrangère — et dans le même temps, l’État développe dans l’espace informationnel des instruments d’analyse, de coordination, d’information, de formation et en partie de renseignement. Les deux peuvent être compatibles. Dans une démocratie directe en particulier, cela exige toutefois de solides garanties propres à l’État de droit, afin que la défense contre la manipulation ne se transforme pas, sans le vouloir, en une évaluation étatique d’opinions politiques admissibles.
- 01 Comment la « désinformation » est-elle juridiquement distinguée d’une opinion erronée, controversée ou minoritaire ?
- 02 Qui en décide — l’administration, le service de renseignement, la plateforme, la science ou un tribunal ?
- 03 De quelles voies de droit dispose une personne ou une organisation concernée ?
- 04 Comment éviter que les plateformes, par crainte de sanctions, suppriment préventivement trop de contenus (« overblocking ») ?
- 05 Comment garantir que les offres étatiques de formation et d’information reflètent différentes perspectives politiques légitimes ?
Le calendrier
La stratégie contient un calendrier concret : l’échange entre la Confédération et la science sur la désinformation doit être institutionnalisé d’ici fin 2026, la mise en œuvre du rapport sur la désinformation est déjà en cours, et le message relatif à la LPCom doit être prêt d’ici mi-2027. Parallèlement, la révision de la loi sur le renseignement est en délibération au Parlement. La prochaine échéance importante est la décision du Conseil fédéral sur les résultats de la consultation d’ici fin 2026. On pourra alors constater pour la première fois quels points controversés il supprime, atténue ou renforce.
L’objectif déclaré — protéger la libre formation de l’opinion contre la manipulation étrangère — est légitime. Pour une démocratie directe, la question centrale est toutefois de savoir comment éviter que la limite entre la défense contre une influence étrangère ciblée et l’évaluation étatique de contenus politiques controversés devienne de plus en plus floue.
07 — Sources et références
Sur quoi reposent les affirmations de cette édition
Les chiffres dans le texte renvoient à cette liste. État des informations : 10 octobre 2026 — depuis la rédaction du 26 septembre, le Conseil fédéral n’a pris aucune nouvelle décision ni sur la LPCom ni sur la révision de la loi sur le renseignement. Les documents cités sont en allemand, sauf indication contraire.
-
[1] UDC : réponse à la consultation sur la LPCom
L’UDC rejette l’avant-projet et met expressément en garde contre le surblocage, l’influence de l’État sur le couloir des opinions, les compétences étendues de l’OFCOM et d’éventuels blocages de réseau.
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[2] AlgorithmWatch Suisse : prise de position sur la LPCom
AlgorithmWatch Suisse salue le projet comme un instrument de protection des droits fondamentaux et de la liberté d’expression et demande en partie des règles plus étendues, par exemple pour les systèmes d’IA.
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[3] Economiesuisse : prise de position sur la LPCom
L’organisation faîtière de l’économie soutient l’objectif sur le principe, mais juge le projet excessif à plusieurs égards — sont notamment critiqués les pouvoirs de l’OFCOM, d’éventuels blocages de réseau et les amendes.
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[4] DETEC : communication sur l’état des travaux
Le DETEC confirme le 9 septembre 2026 que la Confédération élabore actuellement la loi.
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[5] SEPOS : Stratégie de politique de sécurité 2026
La stratégie adoptée le 18 septembre 2026 comprend 10 objectifs et 46 mesures ; elle cite expressément la LPCom comme contribution à l’analyse des activités d’influence.
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[6] SEPOS : activités d’influence et désinformation
La Confédération déclare s’occuper d’activités étatiques, en particulier étrangères, qui agissent de manière manipulatrice sur la Suisse ; la défense ouverte et légitime d’intérêts en est expressément distinguée.
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Avec mes meilleures salutations
Peter Ruckstuhl
Peter Ruckstuhl, Langenthal — 10 octobre 2026
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