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Actualité · Initiative sur la neutralité

Le beurre, l’argent du beurre — et le prix du confort

Dans un entretien accordé à la NZZ, l’ancien ambassadeur Paul Widmer reproche à la politique étrangère suisse d’avoir perdu du prestige ces dernières années : elle a cédé à la pression tout en continuant de revendiquer le rôle de médiatrice. Son diagnostic tient en une phrase : une neutralité crédible exige de la fermeté — et cette fermeté a un prix.

Il existe une tentation suisse plus ancienne que n’importe quel objet de votation : vouloir le beurre et l’argent du beurre. Appartenir sans assumer. Participer au débat sans se déterminer. Vouloir arbitrer tout en prenant parti. Tant que la situation reste calme, cela fonctionne étonnamment longtemps. Dès que les choses deviennent sérieuses, la double stratégie se retourne : on perd les deux — la reconnaissance de ceux dont on a épousé la cause et la confiance de ceux pour qui l’on voudrait encore négocier. C’est précisément le sujet de l’entretien mené par Tobias Gafafer pour la NZZ avec Paul Widmer, en service diplomatique de 1977 à 2014, notamment comme ambassadeur en Croatie, en Jordanie, auprès du Conseil de l’Europe et au Vatican. Widmer n’est pas un idéologue du repli ; il raisonne à partir de l’expérience d’un homme qui a vu combien une réputation se forme vite — et se rétablit lentement.

Une perte de considération mesurable. Jusqu’à son départ du service diplomatique, dit Widmer, la neutralité suisse était perçue très positivement presque partout à l’étranger. Cela a changé, surtout dans l’environnement européen, mais aussi à l’intérieur du pays. La Suisse a massivement perdu en prestige. Il cite à l’appui une configuration qui lui donne à réfléchir : après la reprise des sanctions contre la Russie, le président américain Joe Biden comme le président russe Vladimir Poutine ont estimé que la Suisse n’était plus neutre. Lorsque les deux principaux antagonistes s’accordent sur ce point, c’est que quelque chose a mal tourné.

Le courant normal — l’alternative qui existait. Widmer conteste l’idée que la Suisse n’avait pas le choix en 2022. Le Conseil fédéral aurait d’abord suivi pendant quatre jours une autre ligne : celle de 2014, après l’annexion de la Crimée. La Suisse ne s’était alors pas ralliée aux sanctions, mais avait empêché les opérations de contournement — le fameux courant normal. Concrètement : le commerce peut se poursuivre dans le même volume qu’avant les sanctions étrangères, pas un franc de plus ; tout ce qui va au-delà est frappé d’une interdiction d’exportation. Cela aurait été, selon Widmer, une alternative honorable. Elle aurait toutefois exigé du courage, et la pression, tant extérieure qu’intérieure, était énorme. Sa phrase résume l’entretien : une neutralité crédible exige aussi de la fermeté.

Le Bürgenstock et la logique de la médiation. Widmer désigne comme seconde erreur la politique ukrainienne du conseiller fédéral Ignazio Cassis : la fraternisation avec le président Volodymyr Zelensky et la conférence du Bürgenstock. Sa distinction est précise — la Suisse peut à tout moment exprimer ouvertement sa position à l’égard de la Russie ou de toute autre puissance, mais un conseiller fédéral ne saurait faire cause commune avec une partie belligérante. Que l’on débatte parallèlement en public de l’opportunité d’inviter le président russe contredit la logique de la médiation : la discrétion et l’impartialité sont l’essence même des bons offices, et aucun chef d’État n’accepte une invitation négociée sur la place publique. Si les parties au conflit ne peuvent être réunies autour d’une table, alors il ne faut pas convoquer de conférence de paix. Le résultat est visible : des États médiatisent — la Suisse n’en fait plus partie.

Les grandes puissances n’aiment pas les neutres. À l’objection selon laquelle la pression des États-Unis et d’autres pays occidentaux était trop forte, Widmer oppose une règle historique : les grandes puissances n’ont jamais aimé les neutres, elles attendent un ralliement et préfèrent les systèmes de sécurité collective. Il cite Woodrow Wilson, qui se voyait comme le chef de file des neutres tant que les États-Unis l’étaient, et déclara la neutralité impossible après la déclaration de guerre. La Suisse a dû résister à plusieurs reprises à de telles pressions. Il rappelle en outre un fait rarement évoqué dans le débat helvétique : parmi les États du G20, la moitié n’a pas pris de sanctions ; hors d’Europe, le besoin de médiateurs neutres est incontesté. Avec la Genève internationale, la Suisse détient un atout majeur — qu’elle affaiblit elle-même par des opérations manquées.

La polémique de la campagne. Que la Russie s’immisce dans la campagne, Widmer le juge agaçant mais nullement inédit : durant la Première Guerre mondiale déjà, Berne fourmillait d’espions et de faiseurs d’opinion étrangers ; l’influence et la propagande font partie du répertoire des grandes puissances. Il rejette d’autant plus vivement l’étiquette d’«initiative pro-Poutine» qui circule de la gauche au PLR. Présenter les partisans d’une neutralité forte comme des agents de Poutine est inacceptable — comme il aurait été absurde de faire passer le conseiller fédéral Motta et tous ceux qui, dans les années 1930, voulaient revenir à la neutralité intégrale, pour des partisans de Mussolini. Quant à savoir si la neutralité doit sans cesse être renégociée, il précise : la politique de neutralité est un instrument mobile, mais sa flexibilité a des limites — sinon on ne se serait pas engagé en droit international. Elle ne vaut que si les autres croient que la Suisse se comportera effectivement de manière neutre dans un conflit aigu.

Armée, armement, loi sur le matériel de guerre. Une politique étrangère crédible repose selon Widmer sur trois piliers : une armée opérationnelle, le respect strict des devoirs de neutralité et une diplomatie soutenue par sa propre population, sans agenda caché. Depuis la fin de la guerre froide, le premier pilier a été négligé. Sur l’industrie de l’armement, il défend une position qui pourrait surprendre certains de ses alliés : le passage inséré il y a quelques années par le Parlement dans la loi sur le matériel de guerre devrait être biffé. Le droit de la neutralité n’exige pas que la Suisse interdise à d’autres États la transmission de matériel produit ici. Les livraisons directes à des parties belligérantes sont interdites à un État neutre — mais ce que des États partenaires font du matériel déjà livré relève de leur propre responsabilité. Le reproche viendrait à coup sûr de Moscou ; or on ne mène pas sa politique de neutralité pour plaire aux autres, mais pour préserver ses propres intérêts.

Notre mise en perspective. L’argument de Widmer est inconfortable parce qu’il ne connaît pas d’option gratuite. Qui reprend des sanctions choisit un camp et le paie de son rôle de médiateur. Qui ne les reprend pas le paie en critiques et en pressions diplomatiques. Ce qui ne fonctionne pas, c’est les deux à la fois : soutenir les sanctions, convoquer la conférence et conserver sa réputation. C’est exactement ce que la Suisse a tenté — et le prix acquitté, personne ne l’avait chiffré d’avance. Il est également frappant de constater à quel point la neutralité selon Widmer n’a rien de passif : elle exige une armée forte, une industrie de l’armement fonctionnelle et une diplomatie qui exprime ouvertement sa position. Chez lui, neutralité ne signifie pas silence, mais prévisibilité. Et c’est là la véritable question avant le 27 septembre : voulons-nous une politique étrangère dont les principes valent aussi lorsqu’ils deviennent gênants — ou une politique réinterprétée chaque fois que la pression monte ? Y répondre, ce n’est pas trancher sur une formule constitutionnelle, mais décider si la Suisse reste fiable vis-à-vis d’elle-même.

Source : «Befürworter einer starken Neutralität als Putin-Agenten darzustellen, ist inakzeptabel» — entretien de Tobias Gafafer avec Paul Widmer, Neue Zürcher Zeitung, 26 août 2026, page 7 (en allemand). Résumé et mise en perspective par la rédaction.