Actualité · Note de lecture
L’adhésion dont on n’aurait pas besoin
Dans « Das NATO-Netzwerk in der Schweiz », Rafael Lutz ne décrit pas une adhésion imminente, mais quelque chose de plus discret : une imbrication progressive dans les structures de sécurité occidentales qui laisse subsister la neutralité dans la forme tout en la vidant de sa substance. La question qui en découle est moins militaire que démocratique.
Les livres sur la neutralité traitent le plus souvent de principes. Celui-ci traite de procédures. Avec « Das NATO-Netzwerk in der Schweiz », Rafael Lutz publie un volume mince de 128 pages, paru aux éditions Zeitpunkt, dont le sous-titre prend position sans détour : « Wer die Neutralität globalen Machtinteressen opfert » — qui sacrifie la neutralité aux intérêts de puissance mondiaux. Qui attend après une telle annonce l’affirmation d’une adhésion imminente à l’OTAN ne la trouvera pas — et c’est précisément là que réside la valeur du livre.
La thèse. Lutz n’affirme pas que la Suisse serait au seuil d’une adhésion formelle. Sa thèse est bien plus subtile : par une multitude de décisions politiques, militaires, institutionnelles et personnelles, le pays serait si étroitement imbriqué dans l’OTAN et les structures de sécurité occidentales que la neutralité subsisterait formellement tout en perdant en substance. Il ne décrit expressément pas ce processus comme un complot piloté depuis un centre. Il retrace un réseau — il parle d’un « rhizome » — englobant l’administration fédérale, le DDPS, l’armée, les hautes écoles, les laboratoires d’idées de politique de sécurité, les médias, des organisations politiques et l’industrie de l’armement. Ces acteurs n’ont pas besoin d’être coordonnés ; des représentations et des intérêts semblables suffisent pour qu’un pays se déplace des années durant dans la même direction. C’est la variante conceptuellement la plus exigeante de la critique, et la plus inconfortable pour le lecteur, car elle n’offre aucun coupable.
Un glissement silencieux. Le point de départ n’est pas pour Lutz la guerre en Ukraine, mais l’année 1996, lorsque la Suisse rejoint le « Partenariat pour la paix » de l’OTAN. Depuis lors, les réformes de l’armée, les exercices internationaux, la coopération militaire et surtout l’objectif d’interopérabilité auraient rendu l’armée suisse toujours plus compatible avec les forces armées des États de l’OTAN. Après l’attaque russe contre l’Ukraine en 2022, cette évolution se serait fortement accélérée : exercices communs, coopération internationale, rapprochement des structures de sécurité européennes — présentés chaque fois comme la réponse nécessaire à une menace transformée. La question qu’il en tire est précise et ne se règle pas par une profession de foi : à partir de quel degré d’intégration militaire la neutralité perd-elle sa portée stratégique propre ?
Les liens invisibles. Le chapitre central de l’ouvrage examine les liens personnels et institutionnels entre laboratoires d’idées, hautes écoles, administration et politique de sécurité. Lutz s’intéresse en particulier à des institutions comme le Center for Security Studies de l’EPFZ et Foraus, et il suit les passages de personnes entre de telles organisations et les services fédéraux — le DFAE, le DDPS, le Secrétariat d’État à la politique de sécurité. Le raisonnement qui sous-tend cette enquête relève davantage du politologue que du militant : le pouvoir politique ne naît pas seulement des décisions parlementaires, mais aussi du fait de savoir qui élabore les concepts, qui rédige les expertises, qui occupe les postes administratifs et qui détermine quelles conceptions de la sécurité passent pour raisonnables, voire pour les seules possibles. Lutz déplace ainsi le débat sur la neutralité du terrain juridique vers le terrain institutionnel — là où il n’est presque jamais mené publiquement.
Le DDPS et l’armement. Deux chapitres sont consacrés au département de la défense : l’un sous le titre « Säuberungswelle im Militärdepartement », un autre à la « dangereuse proximité du DDPS avec l’industrie de l’armement ». Lutz y examine tant les changements de personnes au sein du département que l’imbrication de la politique de sécurité et des acquisitions d’armement. Au centre figurent les grands projets F-35 et le système de défense aérienne Patriot. Sa critique visse moins les systèmes eux-mêmes que les dépendances qui naissent de l’acquisition, de la maintenance, des logiciels, des pièces de rechange et de la coopération internationale. C’est l’argument le plus vérifiable du livre : un avion de combat n’est pas un objet, c’est un abonnement. Qui l’exploite reste tributaire des paquets de données, des mises à jour et des autorisations d’un autre État — et ce lien opère indépendamment de toute déclaration d’alliance.
La stratégie de sécurité 2026. Selon l’éditeur, l’analyse de la stratégie de politique de sécurité 2026 constitue l’un des axes du livre. Lutz ne lit pas le renforcement de la coopération internationale qu’elle prévoit comme une adaptation technique à une situation nouvelle, mais comme l’élément d’un changement de paradigme : d’une neutralité armée autonome vers une politique de sécurité qui cherche la sécurité avant tout dans l’intégration aux structures de coopération occidentales. La question de fond est ainsi clairement nommée : la coopération internationale augmente-t-elle la capacité de défense de la Suisse — ou réduit-elle du même mouvement sa liberté de décision stratégique ? Les deux peuvent être vrais, et c’est précisément pourquoi la réponse exige une pesée d’intérêts plutôt qu’une profession de foi.
Les médias en mode guerre. Un chapitre distinct traite de la formation de l’opinion publique. Selon Lutz, le corridor des opinions admissibles en matière de politique de sécurité s’est rétréci depuis 2022 : un ancrage plus fort à l’OTAN apparaîtrait souvent comme la conséquence pragmatique, voire nécessaire, de la situation européenne, tandis que les partisans d’une neutralité stricte seraient rangés parmi les passéistes, les amis de la Russie ou les naïfs. Une remarque de lecture s’impose ici : Lutz n’écrit pas en observateur neutre, mais en défenseur engagé de la neutralité traditionnelle. Sa langue est par endroits acérée, sa position sans équivoque. Cela ne dévalorise pas ses éléments de preuve, mais exige du lecteur ce que Lutz exige des médias — l’examen plutôt que la reprise.
Neutralité et démocratie directe. Le livre devient politiquement explosif là où il interroge la légitimation. L’argumentation de Lutz aboutit à ceci : la neutralité n’a pas besoin d’être abolie par une décision spectaculaire unique. Elle peut se transformer par de nombreuses décisions isolées — exercices militaires, acquisitions d’armement, accords de coopération, nominations, standards communs, collaboration institutionnelle, documents stratégiques. Chaque mesure prise séparément paraît limitée et objectivement justifiable ; leur somme peut produire un changement de direction fondamental. Lutz y voit un problème de démocratie, et la question qu’il pose est celle qui nous occupe aussi à propos de la reprise dynamique du droit dans le paquet d’accords avec l’UE : l’identité de politique de sécurité d’un pays peut-elle se transformer en profondeur sans que le souverain se soit jamais prononcé expressément sur cette décision d’ensemble ?
L’initiative sur la neutralité comme contre-mouvement. Logiquement, Lutz consacre un chapitre à l’engagement en faveur de l’initiative sur la neutralité. Le livre contient en outre des entretiens avec l’ancien conseiller fédéral Ueli Maurer, avec Boris Chollet et avec l’ancien ambassadeur Jean-Daniel Ruch. L’initiative n’y apparaît pas comme une querelle sur une définition juridique, mais comme la tentative de soumettre à nouveau à une décision directement démocratique le glissement décrit. Que l’on suive ou non le diagnostic du livre, cette lecture explique pourquoi la votation du 27 septembre suscite plus d’attention qu’un article constitutionnel sur la neutralité ne le laisserait supposer à première vue.
La souveraineté comme véritable sujet. Bien que le titre porte le mot « neutralité », le livre se ramène à une question plus fondamentale : qui détermine l’orientation stratégique de la Suisse ? Formellement, elle est souveraine et n’est pas membre de l’OTAN. Lutz interroge la souveraineté matérielle — quelle liberté de décision conserve un État lorsque ses systèmes militaires, sa formation, ses acquisitions, sa doctrine, ses structures d’information et ses réseaux politiques sont toujours plus imbriqués dans un bloc géopolitique déterminé ? Il touche ainsi une distinction qui traverse aussi le débat européen : la souveraineté juridique signifie avoir le droit de décider. La souveraineté effective signifie disposer d’assez d’autonomie politique, économique et militaire pour pouvoir décider autrement. C’est cette seconde forme que Lutz estime menacée.
Notre mise en perspective. La force de ce livre ne réside pas dans une révélation isolée, mais dans la vue d’ensemble : Partenariat pour la paix, interopérabilité, exercices communs, F-35, Patriot, coopération européenne de défense, laboratoires d’idées, réseaux de personnes, médias et nouveaux documents stratégiques ne sont pas considérés isolément, mais comme les éléments d’une évolution de longue durée. Qui pèse les pas isolés les uns contre les autres peut défendre chacun d’eux. Qui les juxtapose voit une direction. Ce changement de perspective est l’apport du livre — et aussi sa surface d’attaque, car une énumération de processus convergents ne prouve pas encore une intention commune. Lutz ne le prétend pas non plus ; il ne faut pas lui retirer cette retenue à la lecture. Reste la question avec laquelle nous recommandons l’ouvrage : la Suisse vit-elle actuellement un changement de paradigme en matière de politique de sécurité dont chaque étape est démocratiquement légitimée, mais dont la direction d’ensemble n’a jamais été soumise comme telle à la décision du souverain ? Qui juge la question absurde devrait lire les chapitres sur le DDPS et les laboratoires d’idées. Qui y répond par l’affirmative trouvera dans nos textes de référence sur la neutralité le cadre juridique à l’aune duquel la réponse se mesure.
Rafael Lutz : « Das NATO-Netzwerk in der Schweiz — Wer die Neutralität globalen Machtinteressen opfert », Edition Zeitpunkt, 2026, 128 pages, ISBN 978-3-907263-32-7 (edition.zeitpunkt.ch). Note de lecture et mise en perspective par la rédaction. Ouvrage disponible en allemand uniquement.